Des militants des droits de l’homme dans le sud de la Mauritanie ont fait éclater au grand jour le scandale vécu par les agriculteurs de la région, descendants d’anciens esclaves. La Mauritanie du sud se distingue par la fertilité de ses terres agricoles, qui s’étendent sur des centaines de kilomètres le long de la rivière séparant le pays du Sénégal, et où vivent des dizaines de milliers de ces agriculteurs noirs. Le problème porte sur la propriété des terres agricoles dans cette région, un problème qui se complique chaque fois que les autorités accordent des espaces cultivables à des investisseurs étrangers ou à certains privilégiés. Et malgré les efforts déployés officiellement par l’Etat dans la lutte contre l’esclavage, l’intégralité des terres agricoles est toujours aux mains des anciens maîtres, qui refusent de les céder à ceux qui les travaillent et y vivent depuis des siècles.

Les activistes des droits de l’homme
La cité de Rosso, capitale de la région agricole du Trarza dans l’extrême sud de la Mauritanie, est le théâtre de conflits entre les fils d’anciens esclaves et certains seigneurs féodaux, ces derniers assurant qu’ils ont hérité la terre de leurs ancêtres, et avec elle les esclaves qui s’y trouvaient. La situation s’est tendue lorsque les autorités ont retiré l’autorisation qu’elles avaient précédemment accordée pour l’organisation d’un festival dans la ville. L’Initiative de résurgence pour le mouvement abolitionniste (IRA), dirigée par Biram Dah Abeid (avocat et défenseur des droits de l’homme en Mauritanie, issu des Maures noirs dont la plupart descendent d’anciens esclaves du pays), a alors organisé une manifestation non autorisée, ce qui a conduit à l’arrestation de Biram et de certains de ses camarades. Immédiatement après l’annonce de l’arrestation de l’avocat, les partisans de l’IRA ont organisé une manifestation de protestation dans la capitale, Nouakchott, à laquelle les autorités ont réagi en arrêtant le bras droit du chef du mouvement, Saad Ould Li Walid, avec un groupe de ses compagnons.

L’arbitraire dans l’application de la loi
Ceux qui réclament l’égalité des droits pour les descendants d’esclaves accusent les autorités d’arbitraire dans l’utilisation de la loi ; en effet, elles se contenteraient de l’appliquer ponctuellement et en fonction des circonstances, faisant preuve d’indulgence face à ceux qui la transgressent. Les défenseurs des droits considèrent qu’en choisissant le recours à la force, l’Etat ne règlera pas les problèmes accumulés et hérités ; ils l’accusent de pratiquer une fuite en avant irresponsable en fabriquant de toutes pièces des preuves accablantes et en diffusant des rumeurs selon lesquelles les activistes des droits de l’homme chercheraient à faire éclater une « guerre civile entre les sectes de la société » ! Le parti au pouvoir en Mauritanie a en effet orchestré une guerre médiatique contre les militants qu’il venait d’arrêter, et pour les discréditer il n’a pas hésité à utiliser certains fils d’anciens esclaves qui détiennent des postes de direction dans le parti, ou qui siègent dans les conseils parlementaires ou municipaux. De leur côté, les institutions médiatiques, détenues par le secteur privé en Mauritanie mais dont la propriété revient aux instances dirigeantes et qui sont de fait sous leur joug, ont qualifié les activistes des droits de l’homme d’« hors-la-loi ». Dans le but de créer un état de confusion et de panique, elles leur ont même prêté l’intention – ce qui est totalement faux – de mettre le feu au marché central de la capitale.
Nombre d’intellectuels mauritaniens sont intervenus pour suggérer de tirer les leçons de l’Afrique du Sud dans ce domaine, en appelant à une solution équitable pour les deux parties, sachant que les anciens esclaves adoptent le principe selon lequel « la terre est à ceux qui l’ont fait vivre », pendant que les maîtres féodaux revendiquent un droit absolu de propriété sur cette même terre.
Récemment le Conseil des ministres de Mauritanie a ratifié un accord avec le groupe saoudien Al Rajhi Group, qui cherche à investir dans le secteur agricole et pastoral ; contre la somme d’un milliard de dollars, deux grosses parcelles de terrain ont été louées aux Saoudiens. Certains résidents du sud de la Mauritanie ont réagi à cette nouvelle, en particulier les Noirs discriminés, mais aussi quelques propriétaires fonciers, et ils ont manifesté leur mécontentement. Un violent débat a à nouveau explosé au sujet des politiques d’exclusion de l’Etat envers les Noirs, ainsi que sur la situation de l’agriculture et le développement de l’élevage dans le pays.