J’attendais mon tour au contrôle des passeports à l’aéroport ; la personne devant moi, noire de peau, chichement habillée, probablement un travailleur émigré, hésitait à avancer vers le point de contrôle. « Monsieur, s’il vous plait » l’invitai-je en lui montrant le policier qui attendait. Aussitôt je fus foudroyée du regard par les dames de la « bonne » société libanaise, qui détonnaient avec leurs cheveux rouges dans la queue des voyageurs. « Elle dit "monsieur" à un Ethiopien ! », ricanaient-elles en me dévisageant d’un air snob et dédaigneux.
L’esclavage a-t-il disparu de notre langage, a-t-il déserté notre inconscient et nos pratiques ? Un jour où je m’enquérais du salaire d’une femme de ménage éthiopienne auprès d’un bureau spécialisé dans le recrutement de personnel étranger, mon interlocuteur m’a répondu : « Je vous la vends pour 3000 dollars. »  Ce n’était pas la première fois que j’entendais ce mot dans la bouche de ce genre d’intermédiaires, il est même fort usité. Nul à Beyrouth n’en est scandalisé : on peut dire « vendre » en parlant d’Ethiopiens, mais on s’offusque à leur sujet de l’emploi du mot « monsieur ».
Notre chauvinisme aime à faire croire au monde que nous lui avons apporté l’alphabet. Notre réalité trahit surtout que nous ne savons pas encore vraiment l’utiliser.
Et le Liban n’est pas le seul à ignorer comment user des mots, il n’est pas le seul à les combiner d’une certaine manière, coupable et irresponsable, au point d’anéantir toute une race.
Au Maroc, un homme au teint basané m’implora de l’aider à s’expatrier pour trouver un emploi. Il pensait me convaincre en se rabaissant devant moi, mais il a tort celui qui croit qu’on lui pardonnera de manquer d’estime de soi : dévaloriser autrui et se dévaloriser soi-même sont autant d’atteintes à la dignité humaine. « Faites de moi votre esclave », me supplia-t-il. « Je ne sais quoi faire de ma liberté », lui ai-je répondu, « que ferai-je d’un esclave ? »
En Syrie, un homme influent m’a demandé, il y a une dizaine d’années, d’intervenir auprès de sa fille pour la dissuader d’épouser un Soudanais. Lui qui espérait un beau parti au sein de sa communauté ! Il laissa couler ses larmes : « Un Soudanais, mon gendre ? Tu vois l’ampleur de la déchéance, tu vois l’atteinte à la réputation de la famille ? »
Non, je ne voyais pas.
Et quel gâchis de verser ses larmes pour cela.
En quoi une zone géographique déterminerait-elle la valeur d’un homme, sinon dans une balance truquée ? En quoi une couleur de peau devrait-elle compter, sinon pour des esprits aveugles ? Touchez une peau les yeux fermés et dites-moi de quelle couleur elle est. 
En Algérie, une collègue mauritanienne avait postulé pour être chef d’unité d’experts dans un projet de développement. Ses compétences l’emportèrent sur celles de ses concurrents, mais s’étant présentée pour exercer ses fonctions, une de ses subordonnées lui lança au visage : « Aucun étranger n’a de préséance sur les nationaux par ici. Il y a longtemps que nous avons chassé les Français… pas pour que les nègres viennent maintenant nous donner des ordres ! »
Nous, les Arabes, qui avons souffert – et souffrons toujours – de l’immonde ségrégation d’Israël, nous qui crions au scandale contre l’invasion de Daech, d’Al Nosra et d’autres organisations du même genre, toutes extérieures à l’islam, nous les Arabes qui nous insurgeons contre les colonisations et les néo-colonisations, est-il acceptable que nous soyons encore racistes envers les peaux noires, est-il pensable de légitimer nos cris contre l’injustice que nous subissons, pendant que nous restons sourds à l’injustice que nous infligeons ?
En réalité, n’en déplaise à ceux qui, parmi nous, sont consciemment ou – plus sournoisement – inconsciemment racistes, il y a belle lurette que les Noirs ont brisé leurs chaînes, il y a longtemps qu’ils ont escaladé des cimes. Nos regards conditionnés par nos préjugés n’arrivent pas à les suivre. Nos regards sont tombés en esclavage.
Récemment je dînais avec mon collègue Bisrat Aklilu. Titulaire d’un master en économie de l’université de Boston, ainsi que d’un master en études agricoles de l’université du Massachusetts, couronnés par un doctorat. Fondateur et dirigeant du Bureau du fonds d’affectation spéciale multi-donateurs aux Nations unies qui administre plus de cent fonds et  programmes (portant sur l’humanitaire, le développement et le changement climatique), d’un coût global de six milliards de dollars. Il est né à Addis Abeba. Ethiopien ?! Oui, tout à fait. Puis-je donc l’appeler monsieur ?