Il y a longtemps que les observateurs de la vie publique au Liban se demandent pourquoi l’Organisation des Nations unies, supposée lutter contre la corruption, flirte avec le pouvoir politique. Des députés ont demandé publiquement que l’on expulse les unités de gestion du Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD) établies dans la plupart des ministères.
Or récemment, une lettre a fait grand bruit, signée par divers activistes politiques, des avocats, ainsi que des syndicalistes et des écologistes. Elle accuse le PNUD de couvrir la corruption dans le domaine de la gestion des déchets au Liban. Elle est adressée nommément à plusieurs membres de l’organisation, dont Mme Helen Clark, son administratrice à New York, M. Philippe Lazarini, son nouveau coordinateur au Liban, ou encore M. Luca Renda, directeur du PNUD au Liban. 
Cette lettre remet en question le rôle de M. Edgar Chehab, représentant adjoint et ancien directeur du programme pour l’environnement du PNUD au Liban, en dévoilant le débat qui s’est tenu en Conseil des ministres lors de la séance du 1er septembre dernier. Deux options étaient alors proposées, soit la renégociation du contrat conclu avec l’entreprise de ramassage des ordures Sukleen, dans l’objectif de le renouveler avec une réduction des coûts, soit le lancement d’un appel d’offres pour un mode opératoire totalement différent. Or M. Chehab a fait une présentation devant le Conseil des ministres, dans laquelle il assurait que l’Union européenne et les États-Unis avaient pris des mesures contraignantes afin de renoncer au tri des déchets et aux opérations de traitement, optant pour les techniques de pyrolyse.  Malgré l’opposition d’un certain nombre de ministres l’accusant de falsifier les faits, la proposition dudit expert a été adoptée après que le Premier ministre, calculant qu’un tel plan ne pouvait être mis en place avant plusieurs années, a annoncé que le contrat avec le groupe Averda (et ses filiales Sukleen et Sukomi) devait être renouvelé pour quatre ans. A qui donc a profité « l’expertise » de l’institution onusienne ? A Averda, bien entendu. C’est ce que sous-entend la lettre qui reproche à l’expert en question de couvrir et légitimer la corruption relative au dossier des déchets. Quant aux ministres récalcitrants, la lettre révèle qu’ils se sont retrouvés confrontés à un ultimatum, reconduire le contrat sous peine de se laisser ensevelir sous les déchets.
La lettre comprend des griefs bien plus graves encore, accusant l’équipe du PNUD d’être à la solde du pouvoir politique et d’avoir fourni, durant trois mandats successifs de ministres de l’Environnement, des expertises pleines de contradictions, ayant des effets nocifs sur l’environnement ; l’équipe est soupçonnée de déformer, voire de contrefaire des preuves scientifiques, dans le seul but de permettre au pouvoir en place de mettre la main sur l’argent public – quitte à nuire à la santé de la population et à l’environnement. La lettre demande à l’organisation de procéder aux enquêtes nécessaires sur le rôle d’Edgar Chehab et sur le département de l’environnement du PNUD au Liban, au sujet de la couverture de la corruption dans la gestion des déchets. Ladite lettre somme l’institution onusienne de clarifier son propre rôle, elle qui permet à ses experts de se conduire de la sorte sans leur demander des comptes.  
La réponse, hautaine, n’a même pas semblé convaincre ses propres auteurs : pour toute justification, le PNUD a loué son personnel et ses consultants, « choisis pour leur intégrité et leur expertise professionnelle » ; il a tenté de les disculper en assurant qu’ils fournissaient « des conseils techniques au gouvernement libanais selon les demandes de ce dernier, et en accord avec les principes et valeurs des Nations unies ».
Le PNUD accusé de corruption ? Allons donc !
Et pourtant… à deux reprises au moins, le Bureau du ministre d’Etat pour la Réforme administrative a annoncé que des postes étaient vacants dans l’unité de gestion de son programme de réforme géré par le PNUD, et il a invité les candidats intéressés à postuler. Un grand nombre de citoyens ont répondu à l’invitation, alors que le comité d’évaluation des candidatures, formé de personnes rémunérées par le PNUD, avait sélectionné par avance son candidat. Un ministre de la Réforme, choqué par cette fausse transparence et ces distorsions, qui suppriment la concurrence tout en faisant croire aux candidats qu’ils ont leur chance, a même une fois annulé non seulement l’avis de vacance de poste, mais jusqu’au poste lui-même.
Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres. Au ministère de l’Economie, des années durant, le PNUD a fermé les yeux sur le fait que la fille d’un chef politique, recrutée dans le cadre de l’unité de gestion de l’un de ses projets, touchait son salaire mensuel sans jamais mettre les pieds au ministère, au vu et au su de tous, son bureau étant fermé à clef. Rappelons que c’est ce même PNUD qui organise ensuite des ateliers sur la bonne gouvernance…
Les signataires indignés de la lettre accusatrice comptaient parmi eux des noms de militants crédibles. Cette lettre aurait pu servir de point de départ pour la création d’un think tank chargé d’une réflexion approfondie sur le rôle de l’institution onusienne, car « La femme de César ne doit pas être soupçonnée »*.

* (sous-entendu : tout ce qui touche au pouvoir se doit d’être irréprochable…)