« Je sens dans Saad l’odeur de Rafic Hariri, cela constitue une raison suffisante pour voter pour la liste qu’il soutient » (un électeur).
Si la démocratie pouvait s’exprimer, elle aurait demandé aux Beyrouthins : « A quoi je sers, moi, si c’est pour asseoir au pouvoir, en passant par les urnes, la vieille classe politique corrompue ? Un tel résultat est généralement le fait des régimes totalitaires. » Oui, la capitale a reconduit aux élections municipales la coalition des vieux partis politiques, dont la « Liste des Beyrouthins », qui a remporté le scrutin en mai dernier, est le pur produit. Annoncée depuis la Maison du Centre, le fief du chef du Courant du futur, Saad Hariri, la liste était composée des représentants des forces dirigeantes, qui se sont distribué les vingt-quatre sièges municipaux (1). Même le chef du Courant patriotique libre, le général Michel Aoun, s’y trouvait représenté : lui qui s’était acharné pendant dix ans contre la corruption des Hariri père et fils, et particulièrement contre les exactions de Solidere (Société libanaise pour le développement et la reconstruction), a créé la surprise en appelant à voter pour cette liste, conduite par… Jamal Itani, précisément l’ancien directeur de Solidere. De quoi conclure que lorsqu’il s’agit de se partager le gâteau, les instances dirigeantes sont prêtes à fermer les yeux sur leurs rivalités, voire à se liguer contre toute force de changement susceptible d’écorcher leur pouvoir.
La fameuse liste avait opté pour un slogan disgracieux : « Pour que Beyrouth reste aux siens », sous-entendant : qu’elle ne passe pas aux mains des chiites « infiltrés » dans la capitale et sa banlieue. Le chef du Parlement, de confession chiite, Nabih Berry, qui ne demandait qu’à avoir sa part du gâteau, n’en semblait pas gêné, et tant pis si l’on exacerbait le conflit sunno-chiite pour y parvenir : c’est que les électeurs sunnites sont majoritaires à Beyrouth, et l’objectif n’était pas de pacifier les esprits ni de dépasser les clivages confessionnels, mais de faire élire la liste à tout prix.

La liste « telle quelle » présage de la prolongation de la corruption « telle quelle »
Qui est Jamal Itani, la tête de liste ? Un homme nommé jadis par « l’establishment Hariri » à la tête de son bastion traditionnel, le Conseil du développement et de la reconstruction, dont il est ressorti sans réalisations notables ; en effet, le Conseil n’a cessé d’être accusé de détourner les fonds à consacrer aux travaux publics, et ce, tant durant le mandat d’Itani qu’avant et après. Les citadins n’étaient pas enthousiastes à l’idée de lui accorder leur confiance, pas plus qu’aux autres membres de la liste, parce qu’il leur semblait qu’aucun d’entre eux ne créerait la différence. Mais même désillusionnés, et même avec un faible taux de participation (20,14% à Beyrouth contre 49,2% dans la Békaa et 50.53 % dans le Mont-Liban), les Beyrouthins ont pris le risque de voter pour eux, tout en restant conscients que les représentants de cette coalition ne sauraient que pérenniser tout ce que les partis ont fait endurer au Liban jusqu’à ce jour.
Saad Hariri, présent dans les manifestations pour haranguer ses partisans et les pousser à voter pour un nouveau conseil municipal, a utilisé la fameuse expression de son défunt père : « Votez pour toute la liste, zay ma hiyé (telle quelle). » Cette formule avait quelque chose d’amusant en période électorale : quand un Beyrouthin croisait un compatriote de la capitale, il lui demandait : « Chou ? Zay ma hiyé ? », et l’autre lui répondait : « Zay ma hiyé ! » Sauf que les habitants de la capitale, qui se sont pourtant insurgés contre la corruption dans la gestion des déchets, ont oublié que la liste « telle quelle » présage de la prolongation de la corruption « telle quelle ». Quand le confessionnalisme politique parle, les voix des protestataires ne sont plus entendues ˗ et les ordures qui empuantissent la capitale cessent soudain de titiller les narines.
A Beyrouth, cinq listes se sont affrontées. Les habitants de la capitale auraient pu tenter de faire confiance à l’une des listes de la société civile, crédibles rivales de la coalition des partis. Hélas ! Bien que les démons de la politique les aient ensevelis sous les déchets, ils montrent, et c’est bien déplorable, qu’ils ne sont pas encore prêts à accepter le changement.
Le Safir francophone a tenté de s’enquérir des raisons d’un tel vote auprès de quelques électeurs qui ont souhaité garder l’anonymat. « Parce que la "Liste des Beyrouthins" est soutenue par Saad Hariri. Et Rafic, son père, a éduqué gratuitement mes enfants », nous a répondu le premier. « Je sens dans Saad l’odeur de Rafic Hariri, cela constitue une raison suffisante pour voter pour la liste qu’il soutient », a poétisé le deuxième. « Nous travaillons dans une des institutions de Hariri, on ne voulait pas voter parce que l’on n’a pas été payé depuis plusieurs mois, mais on nous a implicitement menacé de licenciement », a osé le troisième. « Cette liste est contre le Hezbollah, je ne tiens à aucun candidat de la liste, je vote contre le Hezbollah », a franchement asséné le quatrième. Le fossé entre chiites et sunnites est-il consommé ? On pourrait le croire en entendant cette assertion d’un cinquième électeur : « Je ne veux pas que les chiites habitent avec nous. Regardez-les se baigner à Ramlet el-Baïda et salir derrière eux un de nos plus beaux paysages, avec leurs ribambelles d’enfants et leurs femmes empêtrées dans les voiles ! C’est cela, Beyrouth, d’après vous ? »
Depuis la fin de la guerre, pourtant, la corruption de la municipalité de Beyrouth alimente sans fin les conversations de ses habitants. Les pratiques de concussion qui la ravagent sont décortiquées par la presse et… critiquées publiquement par les députés haririens en personne. Mais qui désigne le candidat à la présidence de la municipalité et en assure l’élection depuis des décennies ?  La machine électorale des Hariri elle-même, laquelle renie son champion à l’approche d’une nouvelle élection pour désamorcer la colère des Beyrouthins ! On croirait un mari volage qui parvient toujours à se faire pardonner ses infidélités : tant mieux donc pour nos politiciens malins, et... tant pis pour le peuple trompé. A la responsabilité des politiciens fait pendant la responsabilité du citoyen. Qui est donc le grand responsable des extorsions futures au conseil municipal de la capitale ?

 (1) Y sont ainsi représentés le Courant du futur, les Forces libanaises, le mouvement Amal, la Fondation Makhzoumi, la Jamaa islamiya et le Parti socialiste progressiste, Mgr Elias Audi, les chrétiens du 14 mars (le ministre Michel Pharaon, le député Nadim Gemayel, etc.).