La pléthore de mensonges dans le dossier des déchets ne constitue pas une vérité. Tout ce qui a été dit n’est en effet que mensonge et contorsion autour de la vérité. Tout ce qui a été annoncé officiellement sur le coût, le gaspillage et la corruption, n’est qu’intimidation, dénaturation et supercherie, la plus grande partie des déclarations non gouvernementales n’étant qu’encensement, et celles des spécialistes, tambourinage. Les voix qui se sont élevées autour de ce dossier auraient pu conduire à la schizophrénie, ajoutant ainsi aux maux qui découlent de la pollution générale.
La vérité sur la gabegie et les malversations dans le dossier des ordures n’a pas encore été dite, ni en Conseil des ministres ni en commission parlementaire. Le vrai problème des déchets ne trouve pas son origine auprès de ceux qui les ramassent, ni de ceux qui les trient ou de ceux qui les enfouissent. Il la trouve d’abord dans le système qui les produit et les propose sur le marché, dans l’économie de marché (là est le mal), dans le système de production et de consommation, le régime économique libre auquel on a laissé toute latitude de produire, d’importer et de mettre sur le marché ce que bon lui semble, et sous la forme (avec moult emballages) qu’il souhaite… cela avec le soutien des responsables de l’État qui a adopté ce système et en a profité durant toutes ces années. C’est l’État en effet qui lui a assuré des lois sur mesure depuis l’indépendance, étant donné que les hommes politiques ont été menés jusqu’au Parlement grâce à l’aide et au soutien matériel des acteurs de l’économie libérale. Ce système économique est le même qui a produit notre classe politique, elle qui dissimule les relents de sa propre putréfaction sous l’odeur des déchets qu’elle a laissés sur les routes. Cette classe qui regardait avec répugnance les détritus abandonnés par son industrie et ses commerces, a commencé à se faire concurrence pour en tirer profit !
Depuis près de trente ans, nous essayons vainement de convaincre les représentants des classes dirigeantes de la nécessité de changer de politique et de légiférer pour le contrôle des produits, aussi bien auprès des industriels que chez les commerçants et importateurs, sans oublier les professionnels du marketing ; et ce par le biais de l’introduction de nouvelles lois et de nouvelles taxes sur les biens qui se transforment en déchets, pour modifier les tendances dès la fabrication et l’achat, en vue de diminuer l’impact de ce désastre. En vérité, aucun ministre de l’Environnement ni aucun député n’a jamais proposé une stratégie ou un projet de loi dans ce sens, pour contribuer à diminuer la production de déchets ou éviter leur prolifération, afin d’agir en amont, avant de débattre des techniques de traitement. Si une action en faveur de l’environnement avait eu lieu au Liban, amenant à une véritable révolution intellectuelle dans le sillage de la dernière crise des déchets, on aurait pu questionner les partis historiques et les forces dominantes sur leurs sources de financement et ceux qui les ont soutenus durant toutes ces années. S’agit-il des couches sociales représentées par les commerçants, les industriels et les banquiers, lesquels ont impunément procédé à toutes les violations pour promouvoir leurs marchandises ?
On ne demandait pas la redistribution des ressources, comme le voulait la gauche ancienne. Personne n’a demandé non plus la nationalisation. Tout ce qui était demandé, c’était des mesures dans la forme, comme le contrôle du conditionnement des marchandises, le remplacement d’un emballage par un autre, ou une alternative plus propre, biodégradable ou restituable. Tout ce qui était demandé aux commerçants et aux industriels, c’était de modifier le système d’import/export et de faire attention aux emballages, à leur sort après la vente et l’utilisation, et d’assumer la responsabilité de la restitution des biens dangereux, sachant que ces mesures, qui peuvent sembler désagréables, n’influent que très peu sur les bénéfices. Néanmoins, ces mesures ont été négligées et combattues avec l’aide des mêmes couches sociales.
On aurait pu éviter d’avoir à gérer une grande partie des déchets organiques, qui forment la moitié du volume des ordures ménagères, en encourageant par exemple et soutenant l’ancien régime alimentaire, établi à partir d’une pyramide basée sur les céréales, les fruits et le système d’approvisionnement (la mouné), ce qui aurait réduit les achats journaliers de produits avec leurs sacs, emballages et contenants.
Qui demandera des comptes à la Chambre des députés (ou aux commissions de l’Environnement et des Finances), alors qu’elle ne responsabilise personne et ne légifère pas, se gaussant de ses exploits après avoir favorisé les forces économiques, commerciales et financières prédominantes qui produisent les déchets ?!
(…) Si toutes les commissions parlementaires traitaient sérieusement le dossier des déchets, elles se seraient efforcées de débattre du projet de loi ayant trait à la gestion complète des ordures, projet adopté en Conseil des ministres en janvier 2012 (après un retard de dix années) (…) Mais qu’est-il advenu des débats autour de ce projet, qui est supposé former le cadre stratégique et légal de la soi-disant « étape durable » ? Nous avions certes des réserves concernant ce projet, car s’il exige bien une stratégie de la part du ministère de l’Environnement, celle-ci aurait dû de fait précéder la loi ; par ailleurs, rien n’y est tranché entre les différentes techniques de traitement des déchets, alors qu’il faut émettre des normes et adopter les moyens les plus pertinents, en fonction de principes environnementaux déterminés, en tenant compte de la nature du Liban et des déchets produits… Cependant ce projet de loi reste le meilleur cadre pour des discussions sérieuses, qui doivent commencer sur-le-champ et remplacer les enchères politiques et populistes, ainsi que ces gloires éphémères qui font porter à certains, parties officielles ou privées, des responsabilités inopportunes. La véritable responsabilité doit être assumée par toutes les forces représentées au Parlement, lesquelles ont été jusqu’à présent incapables de jouer leur rôle législatif et de surveillance parlementaire.