De son balcon à Aïn el-Mreisseh, Ibrahim Najm se raconte un passé que nous avons oublié et que nous n’avons d’ailleurs jamais vécu.
Il commence sa promenade par la baie Saint-Georges, actuellement Zaytuna Bay, un lieu qui autrefois grouillait de touristes venus du Golfe, d’Arabes et d’Occidentaux, ainsi que de politiciens et de riches hommes d’affaires bien connus à l’époque, car l’endroit se distinguait par ses night-clubs et ses cabarets, les plus luxueux du Moyen-Orient. « Dans les années 1960, dit-il en substance, le "Lido" et le "Kit Kat" figuraient parmi les night-clubs les plus connus du bord de mer ; les filles se tenaient à l’entrée et hélaient les promeneurs pour qu’ils passent du bon temps avec elles… Nous ne pouvions toutefois pas fréquenter ces endroits, nous les pauvres du pays, nous nous contentions d’assister de loin à la vie nocturne. » En face on trouvait, du côté est de Zaytuna Bay, un café modeste avec des chaises en bambou, des colonnes en bois plantées dans la mer, connu par les Beyrouthins comme le café « Hajj Daoud » ; c’était l’un des cafés les plus réputés du bord de mer, construit par un certain Hajj Daoud en 1900, puis abandonné lors de la guerre du fait des combats entre le parti Kataëb et le « Front national », et finalement entièrement détruit. « Nous nous réunissions chaque vendredi au "Hajj Daoud", relate Ibrahim Najm, pour déguster un petit déjeuner de foul (fèves) des plus délicieux, attablés au bord de la mer. Le café réunissait aussi intellectuels, poètes, journalistes et politiques, uniquement libanais et arabes. »
Il y avait aussi, en face du bâtiment de l’ancienne ambassade américaine, le café « el-Dik », ou « Siblini », fréquenté par les pêcheurs de la région. « Je passais tout mon temps dans ce café », se souvient Walid Mouaqqassa, l’ancien champion de natation du Liban des années 1960 ; puis il raconte comment les abadayes (hommes de main) se réunissaient dans les renfoncements du lieu, côtoyant le client ordinaire qui buvait son café en fumant un narguilé. Se reflétait ici la vie simple d’alors, sur le front de mer qui se poursuivait par le cabaret « La Fontana », aussi nommé le « casino » ; enfin on arrivait au « Ghalayini », un café-restaurant fréquenté par le président Riad el-Solh, qui y tenait des réunions dans une chambre privée avec les leaders du quartier pour débattre de la situation générale.
Le 31 mai 1987, le « Ghalayini » est cédé à Abdallah Daher et ses frères ; d’après l’avocat Mohammad Ali el-Tall chargé de la transaction, les héritiers ne pouvaient plus subvenir aux dépenses. Maître Tall précise que le café-restaurant se trouve sur un terrain de 8 000 m2 appartenant à Mohammad et Ahmad Ghalayini, qu’il occupe en partie seulement. Lorsque Daher acquiert le terrain, il commence à y bâtir le complexe du « Merryland ». Toutefois, du fait de la guerre, de la hausse des taux d’intérêt et de l’accumulation des dettes, Daher le vend au prince al-Walid ben Talal, qui fait construire l’hôtel Mövenpick.
Nous terminons notre randonnée par le café « al-Raouda », ou « Chatila » comme l’appellent les Beyrouthins. Un sexagénaire est assis dans un coin, fumant un narguilé et jouant au trictrac avec un camarade.
« Je fréquente le café depuis trente-cinq ans », soupire Ahmad Hijazi ; « avant il était différent : des chaises en bambou, un petit bassin d’eau au milieu, entouré par une myriade de roses. La rénovation a tout détruit. » 
« Le café ferme deux mois pour restauration », annonce l’adjoint du directeur du café "al-Raouda", Mohammad Chatila. « À la réouverture, la direction a décidé d’y interdire l’alcool et les jeux de cartes, pour y attirer les Beyrouthins conservateurs. » Hijazi en est satisfait. « Le café surplombe le Bain militaire, explique-t-il. Quelques jeunes gens créent des ennuis à cause de l’alcool. » En revanche, d’autres sont mécontents de cette interdiction. Ainsi, d’après Jihane, une habituée des lieux depuis plus de vingt ans, « ce n’est plus agréable. Depuis que la liste des interdits s’allonge, j’y viens de moins en moins ».