Adou avait promis de m’emmener à Louxor. Mais un matin d’août son cœur s’est arrêté en entrant dans la mer, sur les rivages d’Alexandrie. Deux ans plus tard je me mis en tête de lui faire tenir sa promesse. Après une visite au Caire à sa mère toujours inconsolable, je quittai la mégalopole par le train avec l’esprit confiant du pèlerin. Je plongeai avec délectation dans les paysages, ce don du Nil qui se proclamait si ouvertement avec ses champs de terre noire, au pied des montagnes qui acculaient au désert. Je décidai qu’Adou était à mes côtés, et à peine descendue du train je n’eus qu’une idée fixe : vivre pleinement la magie de ces heures promises. Partout dans les temples de l’Egypte antique je vins prononcer doucement son nom, le déposant en offrande parmi la mémoire des cartouches et des stèles, le glissant d’un souffle au-dessus des bas-reliefs. J’opposais au colossal, aux colonnes écrasantes, à l’inquiétant visage des dieux-animaux, ma foi renouvelée dans la survie des âmes, l’énergie spirituelle dont je sentais la puissance, comme une source perlant en toute chose, jusque dans la matière la plus dense.
De l’autre côté du Nil, sur la rive des morts, je louai une bicyclette et m’élançai vigoureusement. Je ris à la barbe des colosses de Memnon et jusqu’à la vallée des rois, puis, pédalant moins gaillardement sous la chaleur de midi, me reposai chez les petits commerçants qui m’accueillirent avec une gentillesse infinie. Je n’oubliais pas combien la pauvreté avait pesé sur la vie d’Adou, brillant élève d’al-Azhar forcé de chercher en France une autre patrie nourricière. Ces cœurs hospitaliers lui ressemblaient, dépourvus d’avidité mais gonflés d’une autre abondance ; l’un me montrait avec passion, et sans aucun esprit mercantile, les fresques du temple d’Hatchepsout, un autre me laissait jouir de l’ombre de sa boutique déserte pendant qu’il partait ailleurs proposer sa marchandise.
Adou m’avait aussi particulièrement vanté le son et lumière du temple de Karnak ; j’avais donc projeté cette soirée comme un temps privilégié, comme si je venais ranimer du temple sa dimension sacrée, religieuse dans son plein sens, celui de relier visible et invisible. Et pendant toute la durée du spectacle en effet, demeura autour de moi cet espace de communion que personne ne vint entraver, comme s’il tenait en respect ; mon émotion pouvait s’y amplifier, vivre et palpiter librement, avalant son et lumière comme s’ils étaient orchestrés pour moi seule. J’entendis : ton amour est dans ma chair comme un roseau dans les bras du vent, savourant chaque mot comme s’il s’était directement formé aux lèvres d’Adou. Puis une étoile filante raya le ciel, et j’étais prête à m’envoler dans son sillage, étourdie de joie, ailée déjà, d’un bond j’allais traverser le voile, toucher et embrasser celui qui se cachait à peine et dont la présence emplissait tout Karnak, rendant au temple à ciel ouvert sa belle sacralité.