Parmi les minorités ethniques et nationales de Cisjordanie, se trouve la communauté samaritaine qui habite derrière le mur. Cette communauté a suscité l’intérêt de centres de recherche mondiaux pour plusieurs raisons, l’une étant que ses membres étaient menacés d’extinction au début du XIXème siècle.
Les samaritains se tournent pour prier vers le mont Garizim à Naplouse, en Palestine, l’un des contreforts de la ville avec le mont Ebal, tous deux considérés comme les plus proches du ciel. C’est là que vit un peu moins de la moitié de la communauté, leur nombre fin 2015 ayant atteint près de huit cents personnes réparties en deux groupes, le second étant établi de l’autre côté du mur près de Tel-Aviv. Les samaritains croient en la Torah et au Pentateuque seulement, se différenciant des juifs dont la Bible contient plus de cinq livres. Entre les deux Bibles, il y a dit-on trois mille différences.
Les samaritains vivent dans des quartiers qui leur sont propres, uniquement à Naplouse (au nord de la Cisjordanie) et à Holon (près de Tel-Aviv). Démographiquement, les samaritains du mont Garizim font partie de la société de Naplouse, et ceux de Holon, de la société israélienne. Ils sont détenteurs de cartes d’identité palestinienne et israélienne, ce qui leur permet de traverser très facilement le mur de séparation ségrégationniste, d’après le chercheur Dababate. Les samaritains célèbrent sept fêtes annuelles, toutes religieuses, dont surtout celle du Pardon, et se conforment à dix commandements. Ils entreprennent trois pèlerinages chaque année, en groupes de tous âges vers le mont Garizim.
Les samaritains hommes et femmes de Garizim peuvent se rendre aux urnes palestiniennes et israéliennes, leurs pairs de Holon étant quant à eux soumis intégralement aux lois israéliennes, comme par exemple au recrutement dans l’armée pour des fonctions administratives, ou à la sécurité sociale nationale.
Les samaritains utilisent un calendrier différent de celui des juifs, les années samaritaine et juive ne sont pas identiques. Par ailleurs, les premiers portent des noms de la Bible samaritaine, mais jamais celui de Moïse, pour la sacralité du nom, disent-ils, et ils ne citent Dieu que pour les invocations pendant la prière.
Habib Yaacoub, prêtre de soixante-trois ans, spécialiste de ce qu’on appelle « calcul du droit canon lunaire », explique au Safir : « À Gerizim, les samaritains suivent les lois de Naplouse et de la Palestine ; ceux de Holon sont soumis aux lois israéliennes, quoiqu’il y ait dans la Bible un texte nous considérant comme des infidèles. Je suis un samaritain palestinien et patriote, de croyance samaritaine, et je parle l’arabe et l’hébreu. »
Soulignons combien ces différences entraînent des situations paradoxales, puisque certains samaritains à Holon s’enrôlent dans l’armée d’occupation pour des fonctions administratives, tandis que d’autres à Naplouse intègrent les rangs des organisations palestiniennes. Ainsi, Nader al-Samiriy, samaritain, est condamné à la perpétuité dans les prisons israéliennes pour son appartenance au Front populaire pour la libération de la Palestine, accusé de faire partie d’une cellule du Front connue pour ses différents accrochages avec l’armée israélienne ; les membres de cette cellule ont été tués dans le camp de Aïn Beit el-Ma’ à Naplouse, lors de l’intifada d’al-Aqsa, à l’exception de leur camarade Nader, qui a été incarcéré et croupit toujours dans les geôles israéliennes.
Aziz se remémore son enfance, puis se met à raconter en regardant l’horizon : « À l’école à Naplouse, les enfants m’appelaient "le juif" parce que l’instituteur me mettait dehors lors des classes de religion musulmane. Je ne comprenais pas alors le sens de la religion juive, car je n’étais pas juif mais samaritain, une différence qui avait le don d’irriter. Lorsque j’ai grandi, j’ai su que les juifs nous traitaient d’infidèles, et que les Arabes nous considéraient comme des juifs. Nous sommes tout simplement des samaritains palestiniens. »     
Le samedi, rapporte Aziz, est le jour sacré de sa confession ; il débute entre l’après-midi et le soir du vendredi, lorsque le soleil commence à décliner. Les hommes arborent alors le tarbouche turc que portait l’élite (les aghas), et l’ancien habit arabe : « La dimaya rayée – ou qembaz – est appelée ainsi parce que le prophète Joseph portait une chemise en soie rayée lorsque ses frères le vendirent comme esclave ; ils retournèrent chez leur père, le prophète Jacob, et lui remirent la chemise de Joseph tachée du sang d’une brebis, lui faisant croire qu’un loup l’avait dévoré, sachant que le mot dimaya (1) chez les samaritains, comme dans la langue arabe, se rapporte au sang sur la chemise. »

Une sultane au cœur de Naplouse
Rahel possède un magasin d’habillement pour femme dans le complexe commercial de Naplouse ; elle a appelé sa boutique « Sultana » et y accueille avec le sourire ses nombreux amis et clients fidèles, et à la regarder il semble qu’elle soit une véritable sultane.
 « Je suis la première samaritaine de Holon qui s’est mariée à Naplouse. Je me suis difficilement adaptée au début, j’avais peur et j’hésitais, mais après ces années j’ai remarqué que la vie avec les Arabes était belle et naturelle. Je me sens en sécurité et je ressens l’amour des gens pour ma famille et moi. Nous vivons dans un quartier avec une porte qui s'ouvre le jour et se ferme la nuit. »

L’amour quasi impossible
Le chercheur Jamil Dababate estime que la passion amoureuse est quasi impossible entre les samaritains, et si elle existe, elle a lieu entre des jeunes que la famille destine l’un à l’autre, du fait de la rareté des femmes. Ainsi, comme un samaritain n’épouse qu’une samaritaine, ils adoptent le « mariage de substitution » (c’est-à-dire que deux garçons qui ont chacun une sœur se les « échangent » à leur majorité et trouvent ainsi une épouse). Chadi est un jeune samaritain de vingt-neuf ans, avocat au Centre al-Qods pour l’assistance légale, qui conseille contre les abus de l’armée d’occupation en Cisjordanie. Il est à la recherche constante de l’élue de son cœur, qu’il ne trouve pas car les hommes de la communauté sont deux fois plus nombreux que les femmes, et il n’a pas de sœur pour le mariage de substitution. « La moyenne d’âge pour le mariage chez nous est de trente et un ans, du fait du mariage de substitution, dit-il au Safir. Mais nous sommes trois frères sans sœur, ce qui rend mon mariage avec une samaritaine presque impossible. Je n’ai jamais eu une histoire d’amour car avec ce type de mariage le nom de chaque jeune fille est déjà lié à une autre personne. »

(1) « Sang » se dit en arabe « dam » ou « dima’ ».