L’armée syrienne a repris la « perle du désert », que le monde avait perdue. L’histoire ne dira pas que Palmyre a été engloutie pour toujours, que ses temples n’ont jamais existé, que son oasis n’est qu’un mirage et que ses habitants d’autrefois ont enfermé dans les pierres l’héritage de toute une civilisation. La mémoire ne peut être longtemps captive dans un tel lieu, rien ne disparaît tout à fait à Palmyre, l’amour et la vie y perpétuent au contraire leurs prodiges.
Ma première rencontre avec cette ville, hélas, eut lieu face à son ancienne forteresse au milieu du rugissement des avions de chasse et des hélicoptères syriens, appuyés par les bombardiers russes, sillonnant le ciel et crachant le fer et le feu sur les lance-missiles, l’artillerie, les mitrailleuses déployés au sol et qui tiraient sans relâche, pendant que les balles des francs-tireurs faisaient des va-et-vient devant mes yeux.
La forteresse vous séduit de loin par sa majestueuse sérénité, mais au fur et à mesure que vous vous en approchez, vous voyez ses murailles et ses pierres s’effondrer sous les bombardements qui font trembler la terre sous vos pieds. Le sol de la ville antique est jonché de douilles et des coquilles vides des bombes. Le temple de Baal et l’arc de triomphe sont détruits, les sites archéologiques de ce patrimoine mondial de l’Unesco sont devenus des bastions militaires, les thermes de Zénobie, un poste de garde pour les « soldats du califat » ; la façade du fameux théâtre romain s’est muée en observatoire, en mirador, et les panneaux souhaitant la bienvenue aux touristes arborent des mises en garde contre les raids de « l’aviation nusayrie » (alaouite).
Les portes des maisons sont béantes, comme si les habitants forcés de quitter la ville souhaitaient la bienvenue aux nouveaux conquérants. Les murs des rues et des quartiers réduits à l’état de ruines portent des slogans étranges, des drapeaux noirs flottent sur les barricades et les fortifications hérissées de trônes vides, ce qui reste du quartier général des « émirs » et des « diwans de l’État islamique ».
En parcourant les rues de la ville qui s’étend dans la steppe, on croit entendre, renvoyé par les pierres des temples et des monuments, l’écho des secrets et des conversations de celles et ceux dont la ville a englouti les traces depuis le 20 mai 2015, jour où Palmyre est tombée et où des centaines d’habitants, ainsi que des dizaines de soldats et d’officiers syriens ont été tués ou ont disparu.
Au cœur de Palmyre de bon matin, je suis abordée par un lieutenant syrien, Waël Jourieh, en treillis militaire, errant seul dans les rues, hélant les résidents dans l’espoir de trouver quelqu’un qui pourrait le renseigner sur son père ; colonel dans l’armée syrienne, celui-ci était en charge des entrepôts à Amriyeh, au nord de la ville, avant qu’elle ne soit occupée par Daech, et il n’a plus donné de nouvelles. Waël a été envoyé de son unité basée à Alep pour prendre part aux combats de libération de Palmyre. « Il y a deux mois, me dit-il, une femme qui avait quitté la ville nous a dit que l’organisation avait menacé les habitants depuis les mosquées, leur ordonnant de leur livrer l’officier et menaçant de décapiter au milieu de la grand-place ceux qui l’hébergeraient. C’est ce qui nous a rendu l’espoir, à ma famille et moi, et je suis venu à sa recherche. » 
Waël a combattu avec ses camarades depuis l’axe de Jabal el-Tar jusqu’aux entrepôts, quartier général de son père, qui ont été libérés ; il espère le retrouver caché incognito quelque part dans l’une des habitations. « Les explosions des bombardements, m’affirme-t-il, signifient que l’armée est maintenant ici. S’il n’est pas loin, je crois qu’il se trouve chez les Bédouins. Il reviendra, c’est sûr. »
Parmi ceux qui sont rentrés, espérant trouver quelque trace des leurs, je croise un ex-combattant de la garnison de la prison. Sa famille habitait dans les résidences des officiers lorsque les combattants de Daech ont envahi la ville ; il a appris que ceux-ci ont égorgé ses trois enfants et emmené sa femme en captivité, avec soixante-douze autres épouses d’officiers et de soldats. Bassel avait dû se retirer de la ville avec les derniers soldats qui s’y trouvaient. « L’honneur de ma femme et celui de Zénobie ne font qu’un, dit-il. J’ai défendu la reine que je ne connais que par les livres d’histoire et les opérettes de Feyrouz. »
Pour Tareq Khaled el-Assaad, c’est une tout autre histoire, qui commence le jour où son père octogénaire, archéologue, Khaled el-Assaad, refuse de quitter la ville où il a passé toute sa vie, au milieu des colonnes et des pierres. « Deux jours après l’entrée de Daech, raconte-t-il, on le convoque pour interrogatoire, faisant fi de son âge avancé. Il n’est relâché qu’au bout de plusieurs jours, se voyant imposer un séjour forcé avec défense de quitter Palmyre. Un mois et demi après l’occupation de la ville, deux personnes de Daech viennent le chercher, puis il est retenu près de vingt jours, d’après les habitants, avant l’énoncé de son jugement. Au milieu de la foule sur la place publique, ils lui demandent de s’agenouiller. Mais ses derniers mots ont été : "Les palmiers de Palmyre ne se courbent jamais." Ils séparent alors sa tête de son corps... » Sa tête est accrochée à un poteau au milieu de la grand-place durant trois jours. Les habitants prennent le corps et l’inhument quelque part, puis enterrent la tête ailleurs. Tareq et ses frères Mohammad, Walid et les autres rentrent aujourd’hui pour retrouver les restes de leur père ; leur seule consolation est que Palmyre est reprise et que ses palmiers restent majestueusement debout, tel le vieil homme arraché à sa mémoire.
Palmyre, l’une des cités les plus puissantes de l’Orient antique, jadis gouvernée par une femme et imprégnée de culture romaine, s’était imposée comme l’une des destinations touristiques les plus prisées de la région. Oasis cernée de désert, elle s’est aujourd’hui transformée en l’un des endroits les plus dangereux de la guerre en Syrie, en une cité sombre arpentée par les photo journalistes qui la mettent en images et en mots, racontant qu’après avoir été occupée par les combattants de Daech, ceux-ci furent vaincus et forcés de la quitter.