C’est pour les Libanais l’époque du vide qui s’enfle à chaque échéance électorale…C’est le temps du pain quotidien imprégné d’humiliation et de honte ; des rêves enterrés sous le sol d’une nation qui se plaît à tuer deux fois ses citoyens…
C’est la saison de l’éloignement, de la peine et de la douleur. Et bien qu’il ne nous reste que quelques souvenirs pour nous en accommoder quelque peu, nous avons, au coin de la cage où se tient, captive, notre liberté, un conte sur un oiseau orange qui a durant plus de quarante ans tenu un langage éloigné de nos contradictions et de la pagaille de nos affiliations… C’est l’oiseau du journal As-Safir ; des générations ont grandi à l’orée de ses feuilles de papier, au contrefort de ses marges. Chacun de nous a une histoire avec As-Safir ; c’est lui qui en nous fait battre le cœur de notre beau passé, lui que nous lisions le matin en prenant notre café, naviguant d’un titre à l’autre, jusqu’à ce que nous soyons submergés par la révolution numérique, appuyant sur des touches formatées par un clavier étranger. As-Safir nous donne le pouls de l’arabité, il en est la réalité et le présent, il en a semé les principes et les fondements, jusqu’à devenir cette valeur ajoutée médiatique dans une nation où de nombreuses tribunes de médias ont insolemment pratiqué l’absurde, semant la nuit de l’ignorance dans une presse de boulevard dont les plumes n’enfantaient que la difformité, ou avortaient avant même d’avoir su arrondir les ventres de leurs lettres…
As-Safir n’est pas simplement un journal, il possède cette dimension émotionnelle enracinée dans notre être, buvant jusqu’à la lie l’amour pur des guerres justes et de la paix. Il contient l’histoire d’une patrie ravie par la haine durant quinze années.
Le Liban de 1975… et le Liban de 1990.
Il raconte l’histoire d’un territoire spolié, du sang versé, des martyrs dont As-Safir a conservé la mémoire. Le Liban de 1982… Le Liban de 2000… Le Liban de 2006… Les dates marquées par le martyre et la dignité s’égrènent indéfiniment.
Voilà ce qu’est As-Safir.
La voix des sans-voix.
Alors comment cette voix peut-elle s’éteindre, et que deviendront les sans-voix ?
Désolée, mon Safir.
Désolée pour notre incapacité, notre faiblesse et notre impuissance qui nous rendent peut-être complices de ton assassinat.
Désolée d'avoir abandonné tes feuilles de papier pour te remplacer par ce que nous avons cru être la modernité. Désolée car, même si tu étais le roi des mots, nos paroles ne te sauveront pas du naufrage. S’il te plaît, renais de tes cendres, émerge hors des décombres et cherche un espace, une place qui puissent à nouveau contenir ton oiseau orange.
Ne le mets pas en joue un dernier matin de parution, car s’il meurt, beaucoup d’entre nous et dans la patrie mourront à leur tour.

Notre foi en toi pourrait-elle te faire revivre ?
Ou alors ta renaissance, dans le sillage de nos pas trébuchants, est-elle trop laborieuse ?
Notre Safir… Notre ambassadeur.
En entrant dans ton immeuble de la rue Hamra, on sent le parfum de l’authenticité et de la dignité...
Oui, puisque même tes murs ont un parfum qui ne ressemble qu’à toi…
De l’entrée principale, en passant par les bureaux et jusqu’à la bibliothèque dans les étages supérieurs…
Nous avons une histoire avec chaque marche…
Nous avons avec chaque ligne une légende…
Notre Safir, nous te lisons depuis des années.
Pouvons-nous échanger nos rôles pour une fois ?
Peux-tu nous lire ?
Dans l’espoir que, prenant conscience de l’acuité de la douleur, tu restes avec nous…
Aujourd’hui, nous ne sommes pas exclusivement francophones. Nous avons souhaité reproduire ce poème magnifique dans sa langue originale.