Comment le jour va-t-il poindre sur Beyrouth sans la voix de Naji el-Ali, dont la ville se fait l’écho au milieu des ruines de l’esprit ? Qui accepterait aussi facilement la disparition d’un journal dont nous attendons la parution chaque jour, et depuis toujours nous semble-t-il, pour influencer notre vie et marquer notre sens du goût, pour « fabriquer » l’événement, encadrer le débat, établir la légalité des forces politiques, mais aussi pour nous faire connaître les poètes, suivre la progression des cinéastes, encourager les talents, les idées et les rêves, en un mot pour contribuer à former notre conscience et définir notre position face aux affrontements cruciaux qui ont lieu dans notre région depuis plus de quatre décennies ?
(…) Et puis, il y a Talal Salman, maître et père fondateur, journaliste autodidacte qui a créé cet ambitieux projet médiatique, attirant les talents et les grands noms, faisant de son journal une tribune essentielle ; il n’a cessé d’influer sur la vie politique locale et régionale, constituant une école unique qui a formé des journalistes, écrivains et intellectuels, affinant les voix, traversant les époques et affrontant les grands défis avec un succès reconnu par tous. Il lui sera difficile, sans aucun doute, de dilapider cet authentique patrimoine. (…)
Jusqu’à présent, nous avons pu éviter le séisme qu’aurait causé la conférence de presse prévue par la direction d’As-Safir  et finalement reportée. Sa fin dramatique aurait touché à divers degrés tous les gens de la profession, ainsi que les véritables partenaires d’un journal qui a défendu l’arabisme et la Palestine, et s’est voulu « la voix des sans-voix ». Ces véritables partenaires sont en l’occurrence l’ensemble des lecteurs qui ont accompagné As-Safir et ont grandi avec lui, au Liban et ailleurs dans le monde arabe. Nous nous dirigions vers une tragédie nationale imminente. L’effondrement de ce monument, nonobstant les motifs, administratifs et financiers, aura des répercussions négatives aux plans politique et médiatique.
La crise d’As-Safir ne se limite pas au fondateur du journal, actionnaire majoritaire avec sa famille. As-Safir nous appartient à nous tous, et fait partie de notre patrimoine intellectuel, immatériel. Si nous vivions à l’ombre d’un État digne de ce nom, avec un gouvernement concerné par l’intérêt général et un ministère de l’Information respectable, des lois modernes et mises à jour… ; s’il y avait un véritable ordre des propriétaires de presse pour représenter la profession, soucieux de son avenir, d’en protéger la qualité et les règles, la crise d’As-Safir aurait pris une tout autre tournure. Mais la crise du journal qui a tant donné depuis 1974 est le miroir de notre misère et de notre décadence, il reflète la désintégration de notre société, l’effondrement de nos institutions, la politique de corruption, la non-prévoyance, l’absence de transparence, l’adultère entre la politique et l’économie, la politique et la justice. Le secteur médiatique libanais subit aujourd'hui les conséquences d’une république malade.

Al-Akhbar, Liban