Au printemps de l’année 1964, j’avais  lancé, dans l’hebdomadaire As-Sayad dont j’étais alors rédacteur en chef, un cri de douleur. Dans un article intitulé L’État borgne, j’avais décrit la route que je prenais pour me rendre, de nuit, toutes les semaines, de Beyrouth à Chmestar, mon village natal. La route brillait de mille lumières entre Beyrouth et la région limitrophe de Zahlé. Puis, au-delà, tout le pays plongeait dans une obscurité totale ; la route – déjà étroite – se rétrécissait encore, et la voiture bringuebalait, secouait son passager en tous sens en tentant d’éviter les crevasses. Le conducteur n’avait d’autre choix que de rester alerte et vigilant afin de ne pas percuter un homme ou un animal traversant au cœur des ténèbres.
Deux jours plus tard, je fus surpris par un coup de téléphone. A l’autre bout du fil, mon interlocuteur se présenta aimablement : « Je suis Fouad el-Bizri. Vous ne me connaissez pas personnellement. Je suis le directeur général du Service des ressources hydrauliques et électriques au sein du ministère des Travaux publics. J’ai lu votre article, et il m’a profondément affecté. Je vous appelle pour vous inviter à me rendre visite dans mon bureau à Sfeir, non loin de l’église de Mar Mikhaïl à Chiyah. Je suis désolé de devoir vous demander de venir, mais ce que j’ai à vous montrer ne peut pas être déplacé, car cela occupe une pièce entière ».
Cet appel me fit grand plaisir. Je répondis à son invitation dès le lendemain. Je fus reçu très poliment par Monsieur el-Bizri. Ce dernier entreprit de m’expliquer en détail le programme établi par le ministère pour alimenter en eau et en électricité différentes régions du Liban, notamment celles plongées dans les ténèbres, la privation et l’oubli. M. el-Bizri me demanda ensuite de passer dans une autre pièce, dont le mur face à la porte était tapissé de la carte du Liban, une carte du Liban avec toutes ses villes, ses villages, ses fermes… Rien n’avait été oublié, les lieux les plus prestigieux y côtoyaient ceux qui s’étaient trouvés exclus de la mémoire du pays.
M. el-Bizri me précéda et appuya sur un bouton ; sur la carte s’allumèrent une multitude de petites ampoules, qui ressemblaient à des yeux de chats. Il me dit, tout en pointant une règle qu’il tenait dans sa main : « Voilà le village de Chmestar. Nous avons presque terminé les travaux d’excavation, l’extension du réseau et l’installation des stations, et bientôt nous mettrons en place les poteaux. Votre région rayonnera de mille lumières au milieu du mois de mai prochain, et au cours de cette même période, vous commencerez à recevoir aussi les eaux de Yammouné ».
Nous revînmes à son bureau ; j’étais admiratif. « Pour la première fois dans l’histoire du Liban, me dit-il, nous mettons en place un plan d’action global qui apportera l’eau et l’électricité dans les zones considérées jusqu’ici comme défavorisées. » Il me  parla de la mission de l’IRFED (Institut de recherche et de formation en vue du développement), du rôle du père Lebret et du ministère de l’Urbanisme, ainsi que de l’importance de la planification, sans laquelle le pays resterait divisé en régions et en fiefs où les services seraient monopolisés par les gens riches et puissants.
Le jour dit, je me tins parmi les gens de mon village ; ils s’étaient réunis incrédules et regardaient sans y croire les ingénieurs et les ouvriers qui se préparaient à donner le coup d’envoi de cette remarquable réalisation... A midi sonnant, les lampes s’allumèrent sur le haut des poteaux. Le gouverneur s’approcha, ouvrit les robinets, et l’eau jaillit en abondance au milieu des acclamations du public : « Gloire à Dieu ! Que Dieu protège le président Fouad Chéhab ! ».
Je n’ai jamais rencontré Fouad Chéhab lorsqu’il était président, je ne l’ai jamais entendu prononcer un discours, et je n’ai jamais non plus lu ses écrits… Mais je crois pouvoir affirmer qu’il est le seul « vrai » président parmi tous ceux qui ont occupé ce poste prestigieux dans l’histoire moderne du Liban… Je ne verse pas dans les louanges en disant cela… Le président Fouad Chéhab fit entrer des mots nouveaux dans le lexique libanais, introduisant dans ce système républicain unique en son genre, établi sur des bases sectaires, et dans ce système démocratique basé sur des règles féodales et civiles, des expressions inédites, comme par exemple : la planification ; la reconnaissance de tous les citoyens, sans exception, et l’assertion que ceux-ci tous ensemble formaient le peuple ; la justice sociale, notamment après l’intégration des habitants de toutes les régions et de toutes les zones, en particulier les plus reculées, celles qui jusqu’alors étaient demeurées hors de la vue des dirigeants (or il est à noter que l’accès à la région la plus éloignée de la capitale, que ce soit vers le nord, vers l’est ou vers l’ouest, ne nécessite pas plus de deux heures de trajet dans une voiture poussive). Fouad Chéhab restera dans l’histoire de cette République le symbole de la dignité, de l’intégrité, et de la foi en l’unité du peuple. Chéhab croyait aux institutions, à la planification ainsi qu’au droit des citoyens, de tous les citoyens, à bénéficier de prestations sociales, d’autant plus qu’ils contribuent à ces prestations par leurs impôts… 
J’ai mentionné quelques-unes des réalisations de ce président, de cet homme d’Etat, lui qui naquit orphelin et connut la misère noire ; il quitta le pouvoir, le haut commandement de l’armée puis la présidence de la République, les mains et la conscience propres, pauvre en comparaison avec les gens de la classe moyenne, ainsi qu’avec ceux qui se sont enrichis en puisant dans l’argent public et ont appauvri le pays.
Je ne l’ai pas connu personnellement. Je ne l’ai pas entendu prononcer un discours. Je ne l’ai jamais rencontré parmi le public des festivals de danse, je ne l’ai jamais vu non plus participer aux programmes de divertissement à la télévision... Des décennies après sa mort, rien n’a pu être dit sur lui qui puisse remettre en doute son patriotisme, son intégrité, sa réputation de droiture, ou sa foi en l’Etat... Ceci est chose rare dans l’histoire du système corrompu et vicieux de notre pays… Que Dieu bénisse ce président, cet homme d’Etat. Il a dirigé un système qui n’a jamais su l’accepter. Le jour de sa sortie du pouvoir, il craignait pour son pays plus encore que le jour où il en avait pris les rênes, lucide face à ce système et à la corruption qu’il génère. Il voyait clair dans cette classe politique créée par la corruption, et qui, à son tour, la nourrit et la fait perdurer, aux dépens de l’Etat, du peuple et des générations futures.