Le mois dernier à Amman une jeune femme voilée conduisant une voiture a attiré mon attention. Les deux mains bien posées sur le volant, elle parlait avec animation sans toutefois esquisser le moindre geste, se contentant de cligner des yeux. Je cherchai son interlocuteur, mais il n’y avait personne d’autre dans la voiture. Son téléphone portable était fixé entre son oreille droite et son joli foulard bariolé, et elle parlait ainsi les mains libres. N’est-ce pas astucieux ? Un foulard peut se décliner en accessoire multifonction, il suffit d’un peu d’imagination. Aux Pays-Bas, l’un de nos politiciens appelle le voile un « compresseur de tête » ; ce monsieur ne possède visiblement pas l’imagination requise, seul un séjour en Orient lui permettrait peut-être de gagner en nuance…
La méthode masculine est tout autre. J’en veux pour preuve cette expérience vécue il y a quelques années à Mascate, la capitale féerique du sultanat d’Oman : un taxi m’emmenait de l'aéroport au centre-ville, et nous venions de dépasser un poste de police à 140 km/h lorsque le téléphone du chauffeur a sonné. Il s’en est aussitôt emparé et a commencé à converser, tenant le volant d’une seule main, ce qui ne semblait pas le gêner le moins du monde. Soudain un autre portable s’est mis à sonner ; je tâtai mes poches, pensant qu’il s’agissait du mien. Mais non ! c’était aussi le sien… Il l’a attrapé de son unique main libre, et, pour pouvoir s’en sortir, n’a pas hésité à prendre le volant entre ses genoux ! Puis il a commencé à envoyer un sms, le volant toujours coincé entre ses jambes. C’est ce qu’on appelle un homme polyvalent… enfin, je suppose. Je n’en menais pas large et j’ai demandé à combien de rials me revenait la course jusqu’au centre-ville. « Huit rials », m’a-t-il répondu. Je me suis alors empressé de lui faire une proposition : « Je t’en donnerai dix si tu réduis ta vitesse à 90 km/h et si tu fermes tes deux téléphones ». Dans les deux secondes qui suivirent ses deux portables étaient fermés, et le taxi roulait à la vitesse modeste de 85 km/h.
Comparez ces deux exemples des sexes féminin et masculin maniant le téléphone au volant, et voyez vous-mêmes ce qu’il est permis de conclure quant au sens pratique et à l’intelligence de l’un et de l’autre…
Oui, les femmes sont plus intelligentes. Aucun doute là-dessus. Je me rappelle avoir organisé un atelier en tant que « gender specialist » lors d’une formation, dans un projet portant sur le  transport fluvial en Egypte. Après la session d’ouverture, la gent masculine a commencé à s’agiter ; j’entendais déjà gronder la révolte, tant l’expression des mâles révélait leur mécontentement. Puis un homme à longue barbe s’est dressé dans sa djellaba pour m’invectiver : « Qui es-tu pour enseigner à nos femmes ce qu’elles doivent faire et comment elles doivent se comporter ? ». Or nous avions avec nous une femme égyptienne qui jouait le rôle de modératrice. Elle est immédiatement intervenue, féroce, ne laissant rien passer. Résultat : peu à peu les hommes se sont calmés, ils sont devenus de plus en plus coopératifs, et vers la fin de l’atelier j’eus même la surprise de les voir montrer de l’enthousiasme. Cet exploit, c’était elle seule qui l’avait accompli.
Retournons à Amman. Un soir je dînais dans mon restaurant favori, un merveilleux restaurant libanais, le Diwan al Sultan Ibrahim, réputé pour sa fameuse salade fattoush. J’observais, près de ma table, un homme en train de prendre son repas en compagnie… de ses quatre épouses. C’est ce qu’on appelle « family time », un moment en famille. Trois de ses épouses étaient considérablement plus jeunes que lui. Mais surtout, chacune des quatre possédait un smartphone et s’amusait à prendre des photos, ensemble, avec ou sans lui. Elles lui montrèrent progressivement les résultats, qu’il sembla contempler avec une admiration sans borne. Mais de quoi était-il donc si ébahi ? La réponse est simple : il était le seul à ne pas avoir de smartphone – et visiblement il ignorait tout à fait comment manipuler cet objet. Il frottait ses mains inaptes et souriait timidement. Je me sentis désolé pour lui, pour son absence de maîtrise des technologies modernes – moins, je l’avoue, pour son pouvoir de jouir de tout un quatuor d’épouses.

René Meeuws est un expert néerlandais qui a travaillé dans plus de soixante pays dans les domaines du transport et de la facilitation du commerce.