L’auteur de cet article est réticente à raconter le drame humain qui suit, ayant toujours fermement plaidé contre l’émigration. L’histoire ne fournissant pas d’exemple d’un peuple qui accomplit à la place d’un autre son devoir de citoyenneté, l’émancipation du Liban ne pourra s’accomplir si ses natifs lui tournent le dos. Mais les mésaventures de ceux qui restent ou de ceux qui reviennent ne trahissent-elles pas l’utopie de nos propres convictions ? Elles rendent tout au moins le questionnement légitime : en élisant domicile au pays des Cèdres, sommes-nous les bâtisseurs coriaces et résistants d’un Etat dont nous refusons l’effondrement, ou les simples victimes d’un choix émotionnel ?
« Permettez-moi de vous faire savourer ce houmous * libanais à l’huile d’olive et ces feuilles de vigne farcies »…

C’est avec cette alléchante invitation que le chef Soliman accostait les clients, et c’est ainsi que je fis sa connaissance au Palace Yeldiz à Amman. Mais l’histoire poignante et banale de ce restaurateur libanais questionnait surtout notre passion pour le pays natal : ne sommes-nous pas la proie d’un amour à sens unique ? A l’image d’une bonne partie de ses compatriotes, le chef Soliman était arrivé en Jordanie en quête d’un travail ; après avoir cherché la meilleure manière de servir Dieu et les hommes, il avait en effet constaté qu’un travail bien fait et accompli avec conscience, était la seule valeur sacrée à laquelle il importait de se dévouer. Malheureusement sa patrie adorée s’était révélée incapable de lui fournir le moindre travail, tandis que miroitait la légende des Libanais s’illustrant miraculeusement à l’étranger, et sur lesquels des livres entiers s’ébahissaient, entonnant les louanges un brin chauvinistes d’un certain Liban d’outre-mer. Soliman émigra donc, mais vers une terre proche dans l’idée de faire des allers-retours à la première occasion ˗ ou du moins dans cette illusion. L’Orient est terre d’émotivité ; « émigrer », dans son langage, n’est qu’un mot rebattu qui cache une séparation infiniment douloureuse, laquelle peut être ressentie, selon les témoignages de ceux qui l’ont accomplie et des parents qui la subissent, aussi violemment que les souffrances de l’écorché vif.
Le raffinement de la gastronomie du terroir est particulièrement prisé à l’étranger, les mezzés libanais tout spécialement ; ce patrimoine hérité de nos ancêtres ayant permis à plus d’un Libanais de faire carrière loin de chez lui, Soliman trouva donc judicieux sur sa terre d’accueil, de se spécialiser dans la restauration. Economisant sou après sou afin de réintégrer au plus vite son paradis natal, cet amoureux du Liban se privait souvent, mais ne s’en plaignait guère : promu chef, puis directeur de restaurant, il parvint en fin de compte à mettre de côté 400 000 dollars. Dans une époque où ses semblables pâtissaient du chômage dans le royaume hachémite, il considéra qu’il avait eu sa petite success-story à l’échelle des gens ordinaires. Il ne fut ni plus heureux ni plus lésé qu’un autre, mais lorsqu’un jour le miroir lui renvoya l’image d’un homme flétri, il eut cette vertu des gens honnêtes qui, ayant troqué une jeunesse de labeur contre un pain gagné décemment, ne réclament pas au destin de leur restituer les années volées. L’expatrié comprit que l’hiver de sa vie arriverait bientôt, et il prit avec empressement le chemin du retour vers son havre rêvé. Hélas ! ce n’est pas pour rien que notre terre est surnommée « le cimetière des rêves » : le chef Soliman fut d’abord désenchanté par l’immuabilité du paysage politique, les nouvelles instances dirigeantes n’étant autres que la progéniture des auteurs de ses malheurs de jeunesse – et des nôtres. Comme elles sont plus rapides à passer le flambeau du pouvoir à leurs enfants que le peuple n’est prompt à accéder à la maturité, elles nous volent jusqu’à nos espoirs d’avenir. La précarité de la situation politique inquiétait également Soliman parce qu’elle se répercutait sur le secteur bancaire : il voulait placer ses économies à la banque, mais on le lui déconseilla. Celui qui pensait finir ses jours à l’abri du besoin dut donc se creuser la tête pour décider où et comment investir son magot, et il finit par opter pour l’électroménager, en ouvrant à Bar Elias une série de magasins. Mais quelques mois plus tard tout avait été dévalisé. Il découvrit alors la partialité de la justice à la mode libanaise, inféodée à l’opulente mafia au pouvoir. Au village natal, enfin, il ne trouva personne pour l’héberger, les siens ayant été rappelés à Dieu. En moins de cent jours, la marâtre patrie lui avait ôté, comme une ogresse dévorant ses enfants, les fruits de toute une vie de labeur, l’acculant à retourner désargenté en Jordanie, pour recommencer à zéro à l’âge de la retraite.
L’ogresse s’est chargée de déraciner de son cœur jusqu’à la moindre trace d’espérance. Ceux qui, de passage à Amman, ont envie de goûter quelques mezzés libanais (et d’écouter une bien triste histoire) peuvent rencontrer Soliman au Palace Yeldiz, ce restaurant de Rabieh dans le 4ème arrondissement. Il ne s’appesantira pas, je vous le garantis. « Permettez-moi de vous faire savourer ce houmous libanais à l’huile d’olive et ces feuilles de vigne farcies », vous proposera-t-il simplement, avec l’accent d’un chagrin profond mal dissimulé.
Qu’oserait insinuer cet article ? Que l’amour du pays du lait et du miel est stérile, qu’il ne faut pas espérer en être payé de retour ? En cette époque où la presse écrite se consume, peut-être qu’un article doit se contenter de témoigner des réalités, laissant à l’intelligence du lecteur le soin de déduire la morale qui lui sied. Que chacun tire pour soi les conclusions adéquates, je n’ai pas la prétention de dicter s’il convient ou non d’étouffer les ferveurs du patriotisme… moi qui n’ai pas la force d’éteindre le mien.
A vos amours.

* Le houmous est une préparation culinaire à base de purée de pois chiches.