L’Arabie saoudite et l’Iran sont comme tous les pays en conflit, ils ne sauraient soutenir une guerre ouverte à l’infini. Les conflits peuvent jaillir et s’exacerber, mais seuls les intérêts gouvernent ; le contexte international s’impose, et chacun calcule ce qu’il a à perdre et à gagner. La crise a atteint son apogée, aussi est-il temps qu’elle régresse. L’Arabie saoudite a enregistré un gain politique (quoique purement formel) parce qu’elle a pu rassembler la plupart des pays arabes derrière elle, au-delà du poids financier des donations qu’elle a dû verser en contrepartie. Elle a pu aussi enregistrer un gain diplomatique en mettant à profit – en des circonstances politiques relativement opportunes – la faute tactique de l’Iran et les erreurs de quelques jeunes ou groupuscules lancés à l’assaut de son consulat et de son ambassade, le tout sur fond de conflit sunno-chiite et d’exaspération sectaire et confessionnelle. Toute la région est sur un volcan : les régimes arabes se sentent égarés, inquiets, perplexes, pire, ils sont si secoués qu’ils se montrent désespérés et impuissants – tant économiquement que politiquement – face aux attentes et aux récriminations de leurs populations, et l’Arabie saoudite aux abois achète l’un après l’autre les régimes politiques arabes, apparaissant ainsi comme la seule force fiable de la région, légitimant sa puissance et son aspiration à en être l’unique porte-parole. D’où son animosité avec l’Iran, qu’elle considère comme son adversaire notamment parce que celui-ci a pris d’assaut son espace aérien et s’y impose.
Dans ce conflit d’influence, l’Arabie saoudite brandit l’arme des lieux saints, d’un islam chargé d’or, tandis que l’Iran lui répond par le glaive de la doctrine et l’hostilité face à Israël et à l’Occident, usurpateurs de droits. Mais Iran et Arabie saoudite s’en remettent l’un comme l’autre à des raisonnements erronés : en effet, cette région n’est pas passée sous la coupe de l’Iran, et l’Arabie saoudite (complètement hors de l’ère moderne) n’est pas en mesure non plus d’en prendre le commandement – l’or noir est loin d’avoir contribué à un avenir meilleur sur cette terre, où jamais n’a été versé autant de sang arabe. En vérité, cette région est considérée et traitée par tous uniquement comme un terrain de conflit, qui n’aurait ni opinion ni désir propre à exprimer.
Les conflits irano-saoudiens ont leurs limites, et il est certain que le langage de l’intérêt va prédominer. L’Occident et la Russie ne veulent pas que ce conflit dégénère, et il n’y a pas non plus de politique saoudienne en dehors de l’orbite américain. Impossible donc d’aller plus loin dans les passes d’armes. Ne supposons aucune émotion là-dedans, ni nulle position de principes – juste une question d’intérêts. Le pétrole est un enjeu international. Les protagonistes vont donc tous devoir s’asseoir autour de tables de négociations, et le plus tôt sera le mieux car les intermédiaires vont aussi vouloir prendre leur part, la Turquie en tête. C’est que de ce conflit, cette dernière tire un grand profit. Elle estime d’abord que tout ce qui nuit à l’Iran est à son avantage, et ne manque pas ensuite de saisir l’occasion de jouer le rôle du parrain, ou d’endosser son habit de sultan, c’est-à-dire du pays musulman le plus puissant, capable d’intervenir et de trancher, redorant ainsi son blason à l’international et… couvrant par la même occasion ses crises intérieures et ses relations détériorées avec l’Egypte, l’Irak et la Syrie.