Tandis que les États et les puissances soutenant les armées terroristes et les takfiristes se préparaient à donner « l’assaut final » contre Damas pour renverser son régime, le président russe fustigeait, le 28 septembre dernier du haut de la tribune de l’ONU, une administration Obama « corrompue, stupide et bonne à rien », l’accusant d’avoir « engendré le chaos dans le monde ». Et pendant qu’Américains et Occidentaux prenaient ce discours à la légère, le considérant comme faisant partie du « folklore » annuel exhibé à l’ONU, Poutine se préparait deux jours plus tard à ordonner aux avions russes le début des frappes contre les positions des terroristes de tous poils, en particulier Daech, el-Qaïda représenté par le Front al-Nosra, Jaych el-Fatah (l’Armée de la conquête, soutenue par la Turquie), l’Alliance islamique saoudienne, ainsi que les petites organisations extrémistes et takfiristes qui leur sont affiliées.

Puis, le 22 novembre, Poutine a révélé les objectifs de l’opération russe en Syrie, trois semaines après le début de la « tempête Sukhoï » qui a embarrassé en un laps de temps record la multitude des chefs par procuration en lice en Syrie, en particulier la partie américaine. Celle-ci en effet s’était abritée jusque-là derrière une soi-disant « Armée syrienne libre » et d’hypothétiques combattants « modérés » pour couvrir son principal rôle dans la guerre syrienne, lequel consiste à soutenir el-Qaïda, les salafistes et les Frères musulmans, et à les approvisionner en argent et en armes. Les Russes ont pris connaissance de ces faits en consultant une note américaine émise en 2012 par la DIA (Defence Intelligence Agency), agence de renseignement du secrétariat américain à la Défense, qui l’a transmise aux départements et administrations concernés, dont l’état-major des armées et le FBI. De plus, durant le forum international du club Valdaï, Poutine a déclaré « le jeu est fini », précisant que l’Occident devait en prendre acte, en particulier les États-Unis et leurs alliés, tout comme ceux qu’ils utilisent pour combattre en leur nom et pour leur compte, lesquels participaient déjà avec eux à un jeu similaire en Afghanistan dès avril 1979, soit six mois avant l’invasion de ce pays par les Soviétiques, et deux mois après la révolution islamique en Iran. Une révolution, rappelons-le, qui a affolé Américains et Saoudiens, puisque la perte de l’Iran et la déclaration par les Iraniens de leur hostilité envers Washington, avec leur slogan « Mort à l’Amérique », plaçaient l’océan Indien et le golfe Arabo-Persique sous la coupe des Soviétiques. On se souvient que l’administration Carter avait alors décidé d’armer les moudjahidine islamistes pour faire face au « gouvernement communiste » à Kaboul, les utilisant pour combattre les Soviétiques « infidèles », « impies » et ennemis de l’islam, et les bouter hors d’Afghanistan.


L’école américaine de Daech

Les renseignements américains avaient œuvré avec le shah d’Iran à monnayer la loyauté de quelques chefs de tribu qui traitaient avec le gouvernement socialiste afghan ; l’argent coulait à flots vers la centrale américaine du renseignement (la CIA) pour financer ces opérations secrètes en Afghanistan, avec des fonds clandestins à hauteur de trois milliards de dollars, auxquels s’ajoutait un montant identique provenant d’Arabie saoudite, laquelle entendait lutter contre la révolution islamique en Iran parce que, selon elle, son influence dans les pays musulmans s’en trouvait menacée. L’ancien général américain Brent Scowcroft, en révélant dans sa biographie Strategy quelques aspects du « jeu afghan », assure qu’il s’agissait d’un grand projet, comportant des plans et des programmes, dont l’établissement de huit mille écoles coraniques officielles au Pakistan pour former les jihadistes au combat « contre les impies de l’Occident », en plus de vingt-cinq mille autres écoles non officielles. La CIA a aussi appelé les autres « jihadistes de l’islam » dans le monde à se joindre à leurs camarades afghans dans leur « guerre sainte contre les infidèles ». En un temps record, l’Afghanistan s’est alors transformée, d’après Scowcroft, en un immense camp d’entraînement « aux attentats, assassinats et guérillas », avec un certain Edmond Mac comme « chargé américain de la coordination avec les jihadistes ». Ironiquement, là comme en Syrie, la CIA a refusé de financer des islamistes « modérés » et de leur fournir de l’armement, prétendant que s’ils existaient, ils seraient moins motivés au combat que les extrémistes. Des atrocités ont été commises à l’encontre de l’armée soviétique, qui comptait treize mille tués et trente-cinq mille blessés lorsqu’elle évacua l’Afghanistan en 1989. Les Américains arrêtèrent alors de financer les jihadistes, d’abord partiellement puis totalement, et les Saoudiens prirent généreusement la relève. Les jihadistes ayant été ignorés par les Américains après le départ des Soviétiques, ils se sont retournés contre eux : une première attaque contre le World Trade Center a eu lieu en 1993, puis des assassinats en Égypte, des explosions en Inde et des accrochages au Cachemire. (…)

À Valdaï, Poutine a voulu dire deux choses, la première que le jeu était fini, la seconde : « Je ne suis pas Gorbatchev » (en référence à celui qui a ordonné l’évacuation de l’armée soviétique d’Afghanistan), donc « ne vous trompez ni d’homme ni de reddition de comptes », a-t-il ajouté, insinuant au passage que le jeu commencé en Afghanistan en 1979 était bel et bien terminé, et que « des leçons doivent être correctement tirées des expériences du passé ». (…) En vérité, la feuille de route russe contient les grandes lignes nécessaires à l’instauration d’un nouvel ordre mondial, objectif premier de l’intervention russe en Syrie. La Russie en effet entend que les décisions de guerre et de paix soient du ressort de la loi internationale et des Nations unies, mettant en garde contre les dangers de toute mainmise sur l’équilibre mondial et l’économie ; afin d’être en mesure d’adopter des solutions pacifiques et de dialogue, et non l’option militaire, il faut certes contenir la situation explosive actuelle au Moyen-Orient due aux différends confessionnels, sectaires et ethniques, mais surtout faire cesser les jeux doubles, tels que la lutte contre le terrorisme d’un côté et le financement des terroristes de l’autre, instrumentalisés dans des guerres internes en vue de renverser des régimes et de les remplacer par d’autres au moyen du fer et du feu.

Dans ce contexte, le soutien financier et logistique apporté par les Américains aux différents groupes terroristes, considérés comme « les forces principales à la tête de la révolution en Syrie » selon les termes de la note de la DIA, a suscité un tollé au sein des départements du Pentagone, notamment ceux qui sont concernés par la lutte contre le terrorisme et la traque d’el-Qaïda. Paul Craig Roberts, l’un des grands experts en stratégie, accuse ainsi la Maison-Blanche de pratiquer « le mensonge, le tapage et l’impuissance », en particulier « lorsque le monde a constaté que le rapport de force penchait en faveur des Russes après le 30 octobre ». Le directeur sortant de la DIA Michael Flynn s’est hâté de jeter la lumière sur ladite note lorsqu’elle a été déclassifiée en mai dernier, et a publié un article dans le journal en ligne à large diffusion Daily Beast : « Tout chef de famille en Amérique doit en prendre connaissance » car « c’est une source fiable, centrale et vitale qui dévoile les origines de Daech, et qui doit faire l’objet d’un large débat national portant sur la politique américaine en Syrie et en Irak ». S’exprimant en anglais à la chaîne de télévision al-Jazeera, Flynn a dévoilé le mensonge pratiqué par l’administration américaine à l’encontre de son opinion publique et du monde entier au sujet du financement du terrorisme en général, d’el-Qaïda et de Daech en particulier. « La Maison-Blanche a décidé de soutenir les éléments armés en Syrie, déclare-t-il, en dépit des mises en garde du renseignement, qui avait prévu l’émergence de l’État islamique. »
 

Nouvel ordre mondial

Dans son livre Nouvel Ordre mondial publié récemment, le grand stratège qu’est Henry Kissinger conseille à l’Occident de reconnaître qu’un changement a eu lieu dans le rapport de force mondial, et de ne plus avoir recours à l’option armée pour résoudre les conflits. « Les armes annihilent les civilisations et les valeurs, et compromettent l’équilibre », écrit-il, sous-entendant également que Poutine a pris la décision adéquate en considérant l’arène syrienne comme l’endroit idéal pour rechercher un nouvel ordre mondial car, affirme-t-il, « l’objectif de notre époque devrait être la réalisation de l’équilibre, pendant que nous maîtrisons les chiens enragés de la guerre ». (…)