– « Est-ce que tu m’aimes ? »  

Amina fut surprise de la question de son conjoint, lui qui abhorrait d’ordinaire l’usage du vocabulaire amoureux. S’être restreint à une seule épouse était l’unique preuve d’amour qu’Ahmed lui avait fournie – alors que sa religion autorisait ce fantasme masculin d’en posséder trois de plus. En revanche, il lui interdisait d’écouter la moindre chanson d’amour ou de suivre tout feuilleton romantique, qu’il accusait de bafouer les enseignements de l’islam. Il l’avait même rabrouée pour les sous-vêtements affriolants parsemés de cœurs rouges qu’elle s’était offerts à la Saint-Valentin : « N’as-tu pas honte ? Ce n’est même pas une fête musulmane ! »

Sa question était donc tout à fait incongrue.   

– « Pourquoi me le demandes-tu, ce n’est pas dans tes habitudes ?! »

Elle s’était approchée de lui pour lui répondre, et s’était agenouillée afin de souligner qu’elle ne souhaitait nullement profiter de son attendrissement pour se départir de son statut de femme soumise.  

– « Est-ce que tu m’aimes ? répéta-t-il d’un ton morose. Je veux savoir. »

Elle acquiesça et ferma ses yeux avec pudeur, puis commença à déboutonner sa chemise noire, convaincue que les mots de son époux devaient forcément mener à l’acte sexuel, un devoir conjugal qu’elle subissait d’accoutumée sans hésiter, quel que fût son état d’âme. Ahmed détourna pourtant la tête, mais sa docilité de musulmane pieuse ne l’autorisait pas à s’en vexer.

– « Je veux juste savoir si ton amour est suffisamment profond pour que tu m’obéisses, quoi que je te demanderai. »

Elle murmura un « oui » timide, et, alors qu’elle s’attendait à recevoir son désir d’homme pour prix de son aveu, elle entendit simplement
«al hamdulillah (1) ». Puis, assuré de la docilité de son épouse, Ahmed se contenta de cette phrase lapidaire : « Quand le temps viendra, je te rappellerai ta promesse. » Il se sentait désormais le détenteur d’un chèque en blanc. Il sortit donc et claqua la porte sans prolonger cette mise en scène théâtrale de l’amour.

Les jours suivants, Amina s’interrogea sur ce qu’Ahmed pouvait bien avoir à lui demander. Allait-il la solliciter pour hypothéquer sa chaîne et son pendentif du Coran en or, afin de rembourser quelque dette ? Elle qui avait vécu dans la sécurité jusque-là, se sentait soudain perplexe. Montrer à un époux « intéressé » combien on l’aime, n’est-ce pas s’exposer à un danger ? Elle s’en ouvrit à sa mère qui s’évertua à la raisonner : « Ma fille, il y a des hommes avec lesquels, Allah ybarik (2), il ne faut jamais s’inquiéter. Avec sa conduite édifiante, Ahmed est lui-même le refuge et l’abri. »

Il est vrai que durant cette première partie de leur vie conjugale, l’irréprochable Ahmed ne lui avait pas causé le moindre vague à l’âme. Le souvenir de leurs premières rencontres confortait sa confiance en sa pureté : il l’avait repérée sur son lieu de travail, une association locale de bienfaisance qui s’occupait des enfants cancéreux, et sitôt qu’il s’était assuré qu’en musulmane pratiquante parfaite, elle effectuait cinq prières par jour aux horaires officiels, il s’était empressé de demander sa main. « Allah t’a envoyé Ibn al Hallal (3) », avait commenté la mère d’Amina, qui considérait que son intuition de croyante ne la trompait jamais. Sa famille était pauvre, celle de son prétendant peut-être plus encore : Ahmed avait été élevé dans les vastes cimetières du Caire, comme des centaines de milliers d’Egyptiens. La misère ne gênait donc ni les uns ni les autres. D’ailleurs Amina, ravie de se trouver un parti, se laissait ensorceler par la sérénité de cet homme. Sensible au plus haut point, il était doux et paisible comme un agneau qui paissait l’herbe. Tout de blanc vêtu, il égrenait son chapelet, laissant pousser sa barbe et bannissant la moustache, suivant les préceptes du prophète dans le Hadith (4). Il parlait à voix basse, montrait l’humilité des pieux, se rendait à la mosquée le jour, et se laissait absorber la nuit par les enseignements religieux et moraux envahissant radios et chaînes satellites arabes. Ses yeux avaient la couleur du miel, et ses tendres baisers en prodiguaient le goût. Quand il la prenait dans ses bras, sa voix devenait chaude et chantante à ses oreilles. Il n’avait jamais recours à la violence, et pour cela ses cousines et ses voisines l’enviaient, dans un quartier où bâtonner sa femme n’était guère tabou. « Nous sommes heureux, n’est-ce pas ? » lui répétait-elle malgré leur pauvreté, afin de ne pas lui faire sentir un jour qu’en tant que chef du foyer, il aurait manqué à ses devoirs. Mais c’était lui apparemment qui ne goûtait pas au bonheur. « Tu manques de maturité politique », lui répétait-il. « Sous les régimes militaires et les voleurs qui détiennent nos destinées, jamais je ne pourrai offrir une éducation convenable à nos futurs enfants, ni soigner mes proches au besoin. Le bonheur sans argent, le bonheur sans dignité, le bonheur sans liberté, existe-t-il ? »

Tel avait été le premier épisode de leur vie de couple. Et des mois passèrent sans qu’Ahmed mentionnât le gage d’amour. Un jour, il annonça qu’il comptait partir travailler au Koweït pour s’assurer que le ménage ne manquerait de rien dans le futur. L’ascète Amina, qui avait ce don oriental de se contenter de peu en se persuadant qu’elle avait beaucoup, sentit son petit monde s’écrouler. Ahmed, qui considérait dangereux pour l’évolution d’une société de se résigner à vivre dans le dénuement, ne partageait point son désintéressement : « Jusqu’à la mort des riches est plus belle que la vie des pauvres », lui lança-t-il, et les larmes d’Amina ne surent pas le retenir. « Le refuge », « l’abri » s’en allaient au loin.

« Les hommes appartiennent à un monde plus vaste que celui des femmes », dédramatisait sa mère. « Allah est grand, il te le rendra nanti. » Effectivement, Amina reçut d’importants virements d’argent dès les premiers mois, si bien que son entourage condamna ses jérémiades et accabla de louanges son époux « absolument parfait », d’autant que ce dernier ne devait pas avoir la vie facile auprès des fortunés du Golfe qui humiliaient à volonté les Egyptiens à leur service. 

Pour tuer les longues journées d’attente et d’ennui, Amina partagea son temps entre le hammam et la prière. Elle priait le matin pour le retour de son conjoint sain et sauf, puis elle allait se baigner au hammam, pour retrouver le Coran à son retour. Si l’argent coulait à flots désormais, elle ne rêvait en secret que de voir réapparaître Ahmed, le jour pourquoi pas de la Saint-Valentin, précisément à cette fête qui n’est rien pour l’islam, arborant un bouquet de roses rouges pour lui prouver la force – et la couleur – de son amour. Croire fort en tout ce que nous aimons, croire fort en tous ceux qui nous aiment : telles étaient les devises de celle qui quêtait chaque jour des nouvelles de son Valentin auprès de ses parents et amis.

Les nouvelles tant attendues finirent par arriver, avec la visite d’un cousin d’Ahmed, accompagné de son épouse. « Hayyaki Allah (5), Amina. Je viens chargé d’un seul bagage, une promesse qui t’engage à l’égard d’Ahmed. » « Le gage d’amour », songea Amina sans oser proférer un mot, tentant de dissimuler ce qui restait de leur intimité dévoilée. « Dans le monde arabe, dictatures et démocraties engendrent la même corruption et la même injustice, avec les unes c’est l’ordre, avec les autres le chaos, mais rien ne change. Il existe, al hamdulillah, une troisième voie : le jihad… », expliqua l’homme à Amina qui n’écoutait que d’une oreille, s’affairant à servir le thé chaud. Puis, alors qu’elle s’asseyait en fermant les yeux, comme étourdie par ses rêves, le cœur plein d’espoir, impatiente d’être rassurée sur la santé de son bien-aimé, son visiteur reprit :

– « La Ilah Illa Allah (6). Ahmed te demande, honorable Amina, de suivre les entraînements nécessaires pour effectuer une opération-suicide contre les figures du despotisme et leurs sbires. Allahou Akbar (7). »  

Epilogue :

Les Egyptiens les plus démunis vivent dans la rue ou parmi les morts, ils constituent un terrain fertile pour le terrorisme, qui instrumentalise jusqu’au sexe faible. Cet article doit donc peu à l’imaginaire. Et n’y voyez pas un fait divers exceptionnel, il n’est que vérité, généralisée, dépassant de loin les frontières de l’Egypte. De quoi faire porter à l’écriture son deuil : notre réalité devient plus noire que la plus obscure de nos histoires. Mais ce n’est pas le sort de la créativité qui nous inquiète. C’est celui de notre monde. Ouvrez bien vos yeux, même si cela heurte la vue : nous vivons dans un monde proprement « dramatique »…

… Et paradoxal. C’est en déambulant dans un quartier intégriste du Caire que je suis tombée sur la lingerie la plus affriolante qu’il m’ait été donné de voir.   

  1. Dieu merci.
  2. Qu’Allah le bénisse.
  3. Le fils d’une famille pieuse.
  4. Recueil des actes et paroles de Mahomet.
  5. Le salut d’Allah soit sur toi.
  6. Il n’y a de dieu que Dieu.
  7. Allah est le plus grand.