Voici quatre figures qui ont peu de chance de devenir iconiques. Leurs noms, certes, ont beaucoup circulé, mais la mémoire s’avoue rétive à les retenir ; les journaux les écorchent régulièrement, se fatiguant à les citer tous les quatre d’affilée, et les visages des trois hommes semblent parfois prêts à se confondre. Aussi a-t-on opté pour le terme « quartette », dont l’écho musical nous parle si justement d’orchestration et de recherche d’harmonie, d’autant qu’ils furent bien plus que quatre, apportant chacun avec soi toute une organisation riche de son histoire et de son identité.

En vérité, la leçon du Nobel de la paix 2015 est immense. Y compris pour les « vieilles » démocraties, qui soupirent, à peine ont-elles glissé leur bulletin dans l’urne, de ne se reconnaître en aucune des décisions de ceux qu’elles ont élus. Pour elles et pour d’autres, l’action du quartette suggère d’arrêter de laisser la main aux seuls politiques, car des membres engagés de la société civile sont capables de désamorcer une crise majeure et de pousser les gouvernants à prendre en compte le bien-être de tous. Les politiques ne détiennent pas les clés, on le sait, ce n’est pas d’eux que proviennent les innovations les plus bénéfiques aux citoyens ; celles-ci s’expérimentent sans eux et prennent un temps infini à s’imposer aux preneurs de décisions. Loin des « groupes de pression » et autres « lobbies » qui ne font que rajouter des tensions au jeu du pouvoir, des structures saines et responsables, proches des besoins réels des citoyens, sont prêtes à s’articuler au politique pour lui rappeler ses devoirs, sans autre idéologie que la défense des droits et la justice, la dignité et le progrès social.

Certains ironisent aujourd’hui sur les conflits qui perdurent entre le syndicat des travailleurs tunisiens et la représentante du patronat, tous deux lauréats du prix Nobel ; mais ne s’agit-il pas là au fond de luttes naturelles, signes d’une société en marche et permises précisément par la paix conquise ? J’ose imaginer en effet, que la paix en Tunisie n’est pas aussi précaire qu’on le craint parfois, justement parce qu’elle n’a été ni imposée ni décrétée par un seul homme, mais tissée patiemment et soutenue par des organisations qui ne représentent pas qu’elles-mêmes, qui n’ont cherché leur légitimité en aucun fondement communautaire ou partisan.

Partout les peuples demandent que les compétences s’additionnent face aux grands défis, au lieu qu’elles s’invectivent et sacrifient nos vies dans les joutes et anathèmes politiciens. Quittons le temps des « héros », des hommes providentiels, cessons d’attendre que le charisme ou l’aura d’un leader se mette en peine de sauver le pays ou la nation. Les bâtisseurs de paix ont le visage ordinaire de cette femme tunisienne et de ces trois hommes en costume gris ; ce qui les différencie des trameurs de guerre, c’est cet ardent ouvrage au service de ce qui rassemble et non de ce qui divise. C’est ainsi que si nous-mêmes avons omis, où que nous vivions, dans quelque structure ou organisation que nous nous trouvions et de quelque identité que nous nous revendiquions, de tisser notre part du fragile équilibre de la paix, alors ne nous étonnons pas que l’ensemble s’effiloche.