Sabreen détestait visiter les prisons, surtout en terre d’Arabie. La nature de son travail humanitaire l’obligeait pourtant à le faire. Une prison arabe, en réalité, c’est presque un non-lieu. Les détenus ont un regard vide, pas même haineux, parce que déserté par la vie.  Des yeux comme deux trous. Sabreen se croyait descendue au royaume des morts.

Lors de sa dernière visite, alors qu’elle déambulait de cellule en cellule, accompagnée d’un guide, mal à l’aise et osant à peine dévisager ces êtres humains réduits à la condition de bête, elle fut attirée par un chant de femme terriblement chargé de désespoir. Elle osa s’approcher de la femme en cage, dont les yeux creusés se remplirent soudain d’une lueur agressive et inquiétante, cet éclat qu’on imagine au regard de la sirène quand ses victimes sont sur le point d’échouer sur les rochers. « On l’accuse d’avoir tué, par le biais d’un poison très populaire et répandu ici » lui expliqua son guide, comme pour l’éclairer. « La victime est le fils de son mari, un adolescent… » « Et pourquoi aurait-elle commis ce crime ? » demanda Sabreen peu à peu envahie par la peur. Son interlocuteur haussa les épaules. « Il battait sa petite fille » lança-t-il en guise d’explication. La prisonnière, qui n’avait pas perdu un mot de la conversation, cessa de chanter et murmura entre ses dents « Houria... », tout en se redressant subitement comme un animal sauvage prêt à l’attaque. Sabreen recula instinctivement : « Qu’a-t-elle dit ? » « Houria... », répéta le gardien avec un sourire brutal. « C’est sa fille... Elle est incapable de vivre sans elle et... incapable de pondre un autre mot ! » La brutalité de l’homme répugna à Sabreen, mais dans les prisons, la férocité n’est pas toujours d’un seul côté des barreaux. Vivre sans son enfant, sentir son cœur se glacer peu à peu sans la personne qu’on aime, est-ce une vie, une demi-vie, ou même un quart de vie ? Comment vivre en effet, privé de la seule chaleur humaine capable de nourrir votre âme ?

Sabreen essaya d’en savoir plus. Son guide ne se fit pas prier : « Elle n’est pas l’auteur de ce crime, nous le savons. Elle cherche à protéger le véritable meurtrier. » Et comme il lisait une muette interrogation sur le visage de Sabreen : « Cela peut être n’importe qui. Son propre mari, peut-être, parti rejoindre les camps d’Al Qaida, frustré que l’adolescent ait refusé de le rejoindre. Ces fous d’Allah se prennent pour Abraham en sacrifiant leur fils… Cela peut être, pourquoi pas, un voisin, pour des raisons quelconques. Cela peut être aussi… l’enfant elle-même, Houria, souvent sauvagement battue par son demi-frère. »  

Sabreen trouva cette dernière hypothèse irréaliste, insensée.

« Vous savez, Madame », reprit son guide avec le même sourire insupportable, « l’usage du poison est à la portée de tous. Et face à la violence, le sexe faible déploie de redoutables astuces de défense dès le bas âge. »…

Sabreen revint dix ans plus tard non loin de la prison qu’elle avait alors visitée, dans les locaux de l’organisation pour laquelle elle travaillait. Dans les projets humanitaires où elle est engagée, il arrive que l’expert soit envoyé après une longue période mesurer l’impact des actions menées. Quel constat faire, le printemps arabe et ses révolutions ont-ils changé quelque chose aux prisons ? se demandait Sabreen.  Elle était tentée de répondre que Daech avait simplement éclipsé Al Qaïda, et qu’avant les terroristes étaient dans les prisons, ou repérables à l’extérieur, comme en Afghanistan, mais qu’aujourd’hui ils étaient dehors, partout, se multipliant dangereusement, à l’infini, comme dans un film d’horreur.

Les locaux de l’organisation étaient de magnifiques bureaux entourés de verdure, trahissant les moyens que consacrent les missions humanitaires à leur propre confort. Le chef de mission avait une attitude exécrable à l’égard de ses subordonnés, sa position lui permettant de piétiner la dignité des autres, sans qu’il prît conscience qu’une telle attitude vidait de son sens tout objectif humanitaire. Parmi le personnel, recruté localement et à l’échelle internationale, une secrétaire bien mal accoutrée, toute de noir vêtue, provenant visiblement d’un milieu très modeste, retint l’attention de Sabreen avec ses chants. En posant les documents sur la table du chef, elle remarqua aussi son geste maladroit et nerveux. Et ses yeux… Sabreen se demanda où elle avait déjà vu ces yeux-là… Où ?

Oui, bien sûr. Les yeux de la prisonnière. Ici, dans cette même région, dix ans plus tôt. 

« Houria ! » cria le chef de mission d’une voix hargneuse, frappant du poing sur les documents. Sabreen frissonna, était-il possible qu’il s’agît de la même Houria, ayant hérité les yeux de sirène de sa mère ?!

Houria cessa de chanter, revint vers son supérieur, qui, assis les jambes grandes ouvertes, comme un chef de tribu, lui signifia avec mépris que les documents qu’elle venait de lui apporter n’étaient pas les bons. Tout en tournant son travail en ridicule, il essayait de la coincer entre ses jambes, sans aucune gêne, comme si elle devait subir ses attouchements pour compenser son incompétence. Mais à chaque boutade les yeux de la sirène se coloraient d’une lueur agressive, et brillaient d’un éclat presque insoutenable.

Pendant qu’aucun détail n’échappait à Sabreen, quelqu’un vint lui demander avec une courtoisie détachée si elle souhaitait passer le nouvel an avec l’équipe. Pour l’occasion, on allait préparer un barbecue en plein air. Chaque membre du groupe apporterait une spécialité de sa région natale. Houria devait préparer le gâteau. Sabreen déclina l’invitation. Un réveillon sous les ordres de ce chef répugnant, était-ce une fête ou une punition ? Et pourquoi d’ailleurs fallait-il absolument fêter le nouvel an ? Qu’y avait-il donc à fêter, en vérité ?    

Quelques semaines plus tard, Sabreen envoya son rapport d’évaluation et s’étonna de ne pas en recevoir d’écho. Elle appela. On lui répondit que le projet était temporairement arrêté. Toute l’équipe s’était trouvée mal après la fête. Mais c’était surtout le chef qui était mal en point. Il avait été empoisonné par un poison populaire très répandu.

Chaque année qui passe emporte avec elle sa puanteur, ses crimes, ses blessures et ses mystères. Les blessures cicatrisent, s’enveniment ou se transforment. Les mystères préservent leurs questions ouvertes sur le néant.

Bonne année.