Selon Françoise Giroud, « il n’y a qu’une façon d’être solidaire des humbles, c’est d’en faire partie, de vivre leur vie et d’en endurer les souffrances ». Le partage d’une identité commune et de ses expériences permettrait seul de faire preuve d’une authentique solidarité. Nous louons pourtant couramment les gestes de solidarité, de fraternité, les dons ou les entreprises humanitaires, ainsi que les Etats les plus « vertueux », ceux qui prêtent assistance aux faibles, aux personnes âgées ou malades, aux handicapés, aux sans-emploi. Ils sont légion alors, les fonds dédiés aux « nobles causes », les caisses, les allocations et aides diverses, institutionnalisant la main tendue. Ainsi apparaît l’Europe, solidaire par conviction, bardée de lois en la matière censées prévenir toute chute dans le caniveau.

Comment se fait-il, pourtant, que l’Union européenne compte à ce jour jusqu’à cent millions de pauvres ? La solidarité ne consiste-t-elle qu’à masquer l’impuissance des Etats à juguler la misère ? L’action solidaire n’est-elle que cris d’alarme, pleurs et compassion, pansements d’argent sur une plaie toujours plus vive et béante ? Ne devrait-elle pas œuvrer à « l’inclusion » de chacun dans le corps social, plutôt que de prendre acte d’un monde divisé et conflictuel auquel il est impossible, voire interdit à certains de prendre part ?

Le latin « in solido » à l’origine du mot solidarité fait référence à un tout, une somme sans exclusion aucune, un ensemble qui pour être « solide » doit être au complet, dans son entier ; par extension, dans un monde réellement solidaire chacun se voit répondre de la totalité, lié à tous les autres par une responsabilité et des intérêts communs. Or aujourd’hui les Etats, même les plus « solidaires », démontrent leur impuissance, ils ne peuvent qu’offrir une « compensation » à ceux qui sont déclarés inaptes aux lois du marché, lesquelles prévalent sur toute législation ou volonté de gouvernance. Une foule grandissante d’exclus et de précaires se retrouve catégorisée, enfermée dans un dispositif d’aides dont il a été démontré que très peu en sortiront pour rejoindre la vie des gens « ordinaires ». C’est que les intérêts de quelques-uns priment sur le bien-être de tous les autres. Chaque infortune pourra trouver en effet sa caisse de solidarité, mais au final récolteront-ils autre chose que l’indignité, travailleurs pauvres, paysans que leur terre ne nourrit plus, chômeurs, infirmes, tous mal ajustés, accusés d’improductivité, d’inadaptation, auxquels s’ajoutent les « seniors » jugés peu rentables, toute une population qu’on dévitalise de ses potentiels, de ses savoirs, de la richesse de ses expériences, de sa singularité. Sans oublier que régulièrement la suspicion monte comme une poussée de fièvre, et les voilà accusés de « profiter » de la manne d’une solidarité trop bienveillante, de s’y complaire et de grever les dépenses de l’Etat providence, pire, de voler et frauder, alors même qu’il est avéré qu’une majorité de personnes dans la difficulté n’ose « faire valoir ses droits » et préfère, par souci de dignité, dissimuler ses manques. Quant à l’Orient, il passe pour plus « naturellement solidaire », avec des liens familiaux, de communauté ou de clan plus prégnants – ce qui ne va pas sans d’autres exclusions, divisions et lignes de front.

Quel que soit l’espace où elle s’exprime, la solidarité n’est pas qu’une simple valeur qui ordonnerait de répandre espèces sonnantes et trébuchantes sur des populations fragiles. L’O.N.U. qui depuis dix ans consacre une journée à la « solidarité humaine » l’entend bien comme l’une des conditions d’une société saine et d’un ordre mondial viable. Par ailleurs, un texte comme la Convention de Genève, qui prévoit soutien et protection aux réfugiés, s’inscrivait déjà dans cette tentative d’une solidarité planétaire, dans la considération d’un destin unique. Aujourd’hui chacun est sommé d’y éprouver sa conscience. Il ne s’agit pas d’altruisme, mais de cette chaude alliance au cœur des hommes, un cœur qui se fondant dans le miroir de « l’autre », se sent battre d’un rythme semblable et songe qu’en d’autres temps, en d’autres lieux, il fut ou aurait été, sera peut-être, victime des mêmes circonstances. Dans le prisme de nos âmes en convergence, de la conscience individuelle à l’espace monde aucun lieu ne serait plus exil, bannissement ou exclusion ; chacun reconnaîtrait en l’autre non pas un pauvre, un malade, un vieux, un réfugié ou un chômeur, mais son propre visage, ses propres aspirations à la liberté de choix, au droit de « se choisir » et de participer à la communauté des hommes avec les capacités et les talents qui lui sont propres. Chacun ne désire-t-il pas en effet s’affirmer comme un citoyen « inclus » dans la vie de la cité, bâtisseur de réciprocités et de partages, d’où qu’il soit et où qu’il en soit de son chemin de vie ? Alors il se haussera peut-être à la plénitude de son identité et de sa condition d’homme, humble parmi les humbles, c’est-à-dire, comme l’écrivait le poète Lorand Gaspar, « solidaire d’une commune ignorance ».