Dans l’affrontement entre les couleurs, le noir se croit toujours vainqueur, sans doute parce qu’il ressemble à la réalité. Mais grâce au soutien de l’imagination, le rouge, le blanc, le bleu et le jaune peuvent renverser la donne.

Petite, je redoutais l’explosion des vitres sous la pression des obus qui tombaient alentour. Tous les trois ou quatre jours, inévitablement, les vitres de la maison se brisaient, et mon père, inlassablement, ne pouvant s’accommoder de fenêtres livrées au vent et à la pluie, appelait le vitrier pour les faire remplacer. Personnellement, j’aurais préféré une maison sans vitres pour éviter qu’elles n’éclatent, et même, pourquoi pas, sans fenêtres.

Pour m’aider à vaincre ce traumatisme récurrent, mon père m’acheta trois poupées de cristal et les déposa sur un haut piédestal, puis il m’invita à les attraper. Comme il l’avait prévu, je les fis tomber et voler en mille éclats. « Dorénavant, me recommanda-t-il, quand les vitres de la maison éclatent, ne songe pas qu’il y a une guerre en cours, dis-toi simplement que c’est le cliquetis des poupées de cristal que tu as cassées. » Durant toutes les années de guerre, j’eus recours à cette recette. Quand les obus faisaient rage, les déflagrations se mêlant aux hurlements des blessés, je fermais les yeux et m’isolais loin de la réalité. Révoltée contre un dieu qui, distribuant si injustement les humains sur l’échiquier planétaire, avait choisi de me placer au milieu de ces engins qui tuaient, je laissais galoper mon imagination… et me répétais, convaincue, que ce n’était que le cliquetis des poupées de cristal que j’avais cassées. Bien plus qu’une recette, cela allait devenir une philosophie de vie.

La vie publique au Liban se déroule au rythme de ses drames. Psychologiquement dangereux, les drames publics risquent sans arrêt d’envahir et de bouleverser votre espace privé. Rien de tel alors que la fertilité de l’imagination pour en neutraliser les effets. Dernier drame en date, celui des déchets qui ont infesté et pollué nos quartiers, défiguré nos paysages, noyé notre âme dans la plus noire des mélancolies. Articles de presse, conférences, talk-shows télévisés ne se préoccupent plus que de nos ordures, au point que notre esprit en est hanté jusque dans ses moindres replis. Quand, un soir d’été, des motards déchaînés ont jeté les déchets sur nous, simples citoyens, j’ai pleuré la société civile, et déploré les partisans politiques. Quel sentiment d’impuissance, de devoir à la fois souffrir la corruption de la junte au pouvoir, et le ridicule d’une bande de motards qui s’en prenait à la victime au lieu du bourreau ! Alors, face à cet épouvantable spectacle qui blessait plus que les yeux, et juste au moment où l’horizon noir se refermait, l’imagination vint prendre la relève. Il en est des déchets comme des vitres, jadis. Ce ne sont que les cliquetis des débris des poupées de cristal… Fermez les yeux, donnez le temps à la réalité de se dissoudre, de se détruire elle-même. Laissez l’imagination s’enflammer… et les mille et une couleurs des déchets se transformeront en une riche et brillante palette. Des fleurs innombrables surgiront pour vous et prendront d’assaut tout l’horizon.         

Rien que des fleurs… Seulement quand vous les aurez vues, vous aurez terminé de lire cet article. A vous de prolonger leur floraison.