Les anciens locataires ont vieilli, la plupart ayant atteint l’âge de la retraite. Ils ne sont donc plus en mesure d’assurer des revenus supplémentaires qui leur permettraient de régler les nouveaux loyers, dans le cas où la loi entrerait en vigueur. Face à cette réalité, on ne peut qu’espérer qu’elle ne sera pas votée.
Mon propos n’est pas d’entrer dans les méandres du caractère « licite » des articles de la loi ; je souhaite simplement évoquer, à travers quelques remarques émises par un locataire retraité, certains aspects humains qui pourraient pâtir d’un projet si biaisé, sachant que les projets et les lois ne devraient contribuer ni à aggraver ni à compliquer les problèmes du citoyen, mais plutôt viser à les résoudre :
1- Nous, locataires, avons respecté toutes les modalités des amendements qui ont touché jusqu’ici nos loyers (y compris leur augmentation selon les lois de cherté de la vie).
2-  Si certains loyers sont toujours bas, le fautif n’est pas le locataire, mais le « législateur » qui s’est dérobé à ses responsabilités.
3-  Nous avons été assurés (en vertu de la nouvelle loi) que nous pourrions rester chez nous douze ans après la date d’entrée en vigueur de ladite loi, sans qu’on ait toutefois pris la peine de nous préciser que le nouveau loyer atteindra son maximum quatre ans seulement après cette date.
4-  Une vague de déplacements et d’évacuation aura lieu dans deux ans, quatre dans le meilleur des cas, car la plupart des locataires ne seront pas capables de payer leur dû, et leur budget ne leur permettra pas non plus de se trouver un logement de remplacement.
5- Pourquoi les législateurs ont-ils montré soudain ce zèle inaccoutumé, cela précisément dans une période de vaches maigres et après la montée en flèche des prix de l’immobilier, qui ont presque quadruplé ?
6- La méfiance est certes déplaisante, mais, dans notre cas, elle est de mise. En effet, nous soupçonnons que la plupart des anciens biens-fonds sont tombés dans l’escarcelle des requins de la finance, qui veulent les faire évacuer sans aucune contrepartie.
7-  Il est vrai que les propriétaires perçoivent un loyer dérisoire. Néanmoins, n’oublions pas qu’ils se sont libérés de toutes leurs obligations quant à l’entretien de leurs maisons (tel que le stipule l’ancienne loi), qui a été en réalité pris en charge par les locataires en leur lieu et place. Quelle est donc la législation qui leur restituera leurs droits ?
8- Le problème des anciens loyers sera résolu par la mort des occupants, qui rend les anciens contrats obsolètes. Ainsi, notre immeuble, par exemple, est constitué de quatorze appartements résidentiels dont près de la moitié des locataires sont décédés et n’occupent donc plus logiquement les lieux. Le propriétaire profite ainsi des nouveaux prix en vigueur pour ces logements, en même temps qu’il ne supporte plus les frais qui étaient officiellement à sa charge selon les règles de l’ancien loyer. Prenez donc patience, chers propriétaires cupides, jusqu’à ce que le Créateur nous rappelle en Son Royaume ! Nous nous passerons alors de vos propriétés…
9- Si cette loi est définitivement adoptée, il ne nous restera plus, à nous qui ne percevons qu’un revenu  limité, qu’à renoncer à nos médicaments et cesser de nous nourrir convenablement, pour alors souffrir de malnutrition et de mauvaise santé.
10- Trop de pression mène à l’explosion. L’insistance à adopter cette nouvelle loi sur les loyers entraînera inexorablement un soulèvement populaire, que vous ne pourrez transformer cette fois en troubles confessionnels comme c’est le cas d’habitude. Ce sera alors une révolte sociale et de classe car les anciens locataires appartiennent à toutes les confessions.
11- Mais le comble de cette loi réside dans la proposition de créer une caisse visant à aider ceux qui se trouvent dans l’impossibilité de payer leurs nouveaux loyers. Car l’on est en droit de se demander : le pays n’a-t-il pas un besoin pressant de fonds pour d’innombrables projets autrement nécessaires, et que l’Etat semble incapable de financer (la grille des salaires, la construction de barrages et de centrales électriques, la réparation des routes, l’amélioration du réseau de télécommunications, sans oublier la contribution à la mise en place de projets pour la création d’emplois…) ?  
12- Si vous désirez créer une caisse pour résoudre le cas des petits propriétaires qui pâtissent vraiment de l’ancienne loi sur les loyers, ne serait-il pas plus logique que l’État ait recours à cet argent pour indemniser directement le propriétaire ? En effet, il est plus facile de traiter avec cinq ou même dix mille propriétaires que de s’occuper de 180 000 locataires et de leurs familles !

   Le point de vue d’une propriétaire de la rue Hamra :
La pauvreté des anciens locataires opposée à la richesse des propriétaires est un stéréotype. Parfois c’est le contraire. On voit de riches locataires acheter un chalet ou un second appartement, et l’enregistrer sous le nom d’un parent, tout cela pour continuer à bénéficier du loyer réduit de leur premier appartement.
    A cause de l’ancienne loi sur les loyers, les propriétaires appauvris ont dû vendre leurs immeubles à de riches promoteurs libanais ou étrangers. C’est comme ça que l’on détruit les anciens immeubles qui font partie du patrimoine et qu’on les remplace par des tours. Le visage culturel de Beyrouth a changé, et c’est ça le plus grave.  
    Est-il normal qu’un ancien locataire continue à payer, en vertu de l’ancienne loi sur les loyers, la somme modique de vingt dollars par mois ?
    Les maigres rentrées d’argent des propriétaires ne leur permettent pas de faire le ravalement des façades, qui est à leur charge. Beyrouth est devenu triste parce que ses façades ne sont plus réhabilitées. De même pour l’intérieur des appartements, qui n’est jamais rénové.  
    Les propriétaires paient la taxe successorale, tandis que les locataires « héritent » l’appartement de leurs parents sans payer de droits.
    Je pense qu’aucun propriétaire n’a envie de mettre ses locataires à la porte. Il a tissé avec eux une relation d’amitié au cours de ces longues décennies. En revanche, on ne peut lui dénier le droit à obtenir un loyer adéquat.
    Cette loi n’est pas idéale à cause de certaines lacunes (relatives notamment à la commission chargée de décider de la mise en application de certaines dispositions), mais étant donné qu’elle a été publiée au journal officiel, elle est exécutoire.