Le désert de Syrie apparaît doublement source de conflit, sur le plan géographique de par sa situation au centre du territoire et son extension aux pays voisins (Turquie, Irak, Jordanie, Arabie saoudite), mais aussi à cause de ses champs pétrolifères. La diversité culturelle et tribale, ajoutée à l’enjeu des ressources souterraines, contribue au développement d’une guerre aux multiples facettes dans cette étendue rocheuse et sablonneuse qui se déploie sur la moitié environ de la superficie de la Syrie.

La steppe désertique s’étend en réalité bien au-delà des frontières en ligne droite tracées par les accords Sykes-Picot, car sa superficie totale est de 518 000 kilomètres carrés, à travers l’Irak, la Syrie et la Jordanie. Déployé sur plusieurs provinces à l’intérieur même des frontières de l’État syrien, le désert couvre la partie nord-est de la province de Deraa, le sud de la province de Hassaka, la partie est de la province de Homs ; d’autre part, il représente 76 % de la province de Damas et couvre le sud-est de la province d’Alep, à la frontière des provinces de Raqqa et Hama.

(...) La situation des tribus en Syrie s’est considérablement modifiée avec l’évolution de la crise. L’opposition avait essayé de les rassembler lorsque l’Union des coordinateurs de la révolution syrienne avait appelé à un « vendredi des tribus », le 10 juin 2011, dont l’objectif était de mobiliser les tribus des provinces de Jezira, Deir Ez-Zor, Raqqa et Alep. Mais celles-ci se sont divisées en pro et anti-régime : alors qu’une partie d’entre elles créait un rassemblement d’opposition, le Conseil des tribus syriennes, d’autres se sont mises à tenir des réunions à Damas en signe d’affiliation au régime.

Le clivage des tribus s’est accru lors de l’entrée en scène des groupes armés, tels que le Front Al-Nosra et Daech : le clan d’Al-Boujamel a fait allégeance au premier tandis que le clan d’Al-Bakir s’est rallié au second. Cette scission a déclenché des combats intertribaux, notamment dans la partie orientale de la province de Deir Ez-Zor, où le clan d’Al-Boujamel a pris d’assaut les maisons du clan adverse, sous prétexte qu’elles abritaient des membres de Daech. Les tentatives des tribus de contrôler les champs de pétrole sont également à l’origine de leurs divisions, chaque clan tentant d’assurer la protection des installations afin de faciliter la vente d’hydrocarbure aux groupes armés, et son acheminement en contrebande vers les pays voisins. Ces dissensions ont permis à Daech de s’imposer et d’occuper le champ pétrolifère d’Al-Omar, qui comprend une usine à gaz et une centrale électrique. Et après la chute de Mossoul, l’organisation takfiriste a eu la voie libre pour mieux contrôler la campagne autour de Deir Ez-Zor, lançant alors une attaque sanglante contre la tribu d’Al-Chaaytât, qui contrôlait vingt et un puits de pétrole.

(...) La Syrie possède trois grands gisements d’énergie fossile : le premier se trouve au nord-est du pays, dans la partie syrienne du bassin mésopotamien, avec les champs de Karatchok, de Suwaïdiyah et de Rumeilan ; le deuxième jouxte l’Euphrate et le troisième, représentant la plus grande réserve de gaz naturel du pays, est le vaste bassin de Palmyre, qui couvre le quart de la superficie de la Syrie.

Par sa situation géographique, le désert de Syrie constitue ainsi la principale zone de passage des pipelines d’exportation de pétrole et de gaz à partir des différents pays régionaux. Le territoire est traversé, tout comme le Liban, la Jordanie et l’Egypte, par le gazoduc arabe à destination de l’Europe, mais également par l’oléoduc qui relie le champ de Kirkouk en Irak au port syrien de Banyas. Dans le contexte de la lutte pour le pétrole de Kirkouk, le gouvernement d’occupation israélien cherche à ouvrir une ligne à partir de Mossoul jusqu’au port de Haïfa, via la Jordanie.

Le conflit syrien cristallisé autour de son désert s’est répercuté directement sur la société et dans ses institutions, les divisions entre tribus et leurs luttes intestines ayant ruiné leur intégration à la structure de l’État. L’identité nationale s’en trouve compromise, symboliquement outragée par la destruction des vestiges archéologiques de Palmyre, les groupes armés ayant entrepris de saccager systématiquement les sites importants du désert. Concernant le pétrole et le gaz, la coupure des voies de transport et de communication a entraîné une réduction significative de l’approvisionnement des foyers et des institutions en dérivés du pétrole, cette pénurie s’ajoutant aux sanctions économiques imposées au gouvernement syrien. La production de pétrole a baissé, les compagnies se sont retirées, mais ce qui a mis un comble à ce bilan négatif, c’est la contrebande de pétrole brut et sa vente à prix bas sur le marché noir par les groupes armés.