Au début des événements en Syrie, et avant qu’ils évoluent vers la situation actuelle, Israël avait éprouvé un certain soulagement. Le front syrien, qui avait toujours constitué pour ce pays une source de profonde inquiétude, s’est retrouvé empêtré dans son propre chambardement. Cependant, lorsque s’est dévoilée toute l’ampleur de la guerre, ce sentiment de soulagement s’est mué en préoccupation, face à un changement fondamental qui pourrait affecter le statut d’Israël et son avenir, sur les plans tactique et stratégique. La guerre civile syrienne a ébranlé les perspectives israéliennes locales et régionales ; certes, elle a asséné un coup fatal aux aspirations du nationalisme arabe, mais elle a aussi aboli un état de fait qui était perçu comme un « équilibre stratégique ».
Ce n’est pas une coïncidence si, pendant tout ce temps, Israël a préféré se tenir dans l’ombre, évitant d’occuper le devant de la scène, considérant qu’adopter un profil discret servait mieux ses intérêts. Et plus le sectarisme s’approfondissait en Syrie, renforçant la haine entre les composantes de la société, plus Israël sentait que le danger principal s’éloignait, et cela, malgré l’émergence de nouveaux risques. Par ailleurs, son soulagement s’est accru en constatant que ce ne seraient pas des agents démocratiques, capables d’unifier les forces de la société et d’édifier un Etat moderne, qui risquaient de remplacer les parties qui lui étaient hostiles en Syrie et au Liban, mais des salafistes et des chefs tribaux. Le salafisme, ce fondamentalisme religieux, en contribuant à renforcer l’idée du choc des civilisations, empêche l’unification de la nation arabe autour de principes nationaux et nationalistes. C’est l’atout fondamental sur lequel Israël fonde sa politique interne, arguant que si les Arabes ne sont pas capables de vivre entre eux, ils le seront d’autant moins avec les autres. Cette conception conforte l’opposition du gouvernement de droite israélien à toutes les initiatives qui cherchent à résoudre pacifiquement le problème palestinien. De même, elle contribue à présenter Israël, ce pays qui accepte de garder les Palestiniens sur leur propre terre et sous son contrôle, comme « bienfaiteur » et « providentiel », ce dont le peuple occupé devrait lui être reconnaissant.
Malgré de nombreuses interventions dans les affaires syriennes, Israël a maintenu un degré élevé de discrétion. Des rumeurs ont bien sûr circulé ; certaines mentionnent la création d’un « bon mur » (pour désigner la zone tampon tenue par l’opposition syrienne le long de la frontière avec la Palestine occupée), d’autres font état de relations établies avec l’opposition syrienne, ou encore de frappes « occultes » assénées, de temps à autre, contre ceux dont Israël estime qu’il ont franchi la « ligne rouge ». Mais ces échos n’ont été ni infirmés ni confirmés par aucun porte-parole israélien, parce que cet État, habitué à la politique de l’« ambiguïté constructive », y trouve pour le moment son intérêt.
Par ailleurs, les rapports des observateurs des Nations unies en poste sur le plateau du Golan ont mentionné des contacts et des rencontres avec l’opposition syrienne qui contrôle quelques secteurs de la frontière avec le Golan occupé, mais aucun débat sérieux n’a été soulevé en Israël, ni à un niveau officiel, ni dans les médias.