C’est comme si nous attendions Godot… Si Samuel Beckett avait vécu aujourd’hui, il aurait rédigé à l’identique son absurde tragédie, avec toute sa charge comique et satirique. Plus de quatre années de tourmentes plus tard, et une expression magique nous obsède toujours : « opposition modérée ». Nombreux sont ceux qui se sont lancés à sa recherche, à l’intérieur et à l’extérieur de la Syrie. Mais personne ne l’a trouvée. Elle n’a pas de voix, pas de poids, et chaque fois qu’on dit l’armer et l’entraîner, elle s’anéantit du jour au lendemain comme par enchantement. Ses armes sont pillées, ses régions tombent et ses troupes se scindent. Le mouvement Hazm, alliance de groupes rebelles, ainsi que les nombreuses factions de l’Armée libre, en sont la meilleure preuve.
« Opposition modérée » ? Un titre captivant, qui a séduit Jordaniens, Saoudiens et Turcs, et Américains, bien sûr. Mais, sincèrement, qui pourrait imaginer l’un de ces États révélant qu’il entraîne, arme et finance… une « opposition radicale » ? Tel est pourtant son véritable nom, bien plus séduisant, plus prometteur en matière de suspense, et affichant tout un programme de mystification politique et médiatique. Car cette guerre n’a épargné aucune « modération ». Tout ce sang n’a pu engendrer un seul être doué de sagesse, et même si un tel être était apparu, il serait orphelin. Tout l’argent déversé n’a pu produire un seul « modéré ». Bien au contraire, cet argent haram n’aura apporté que des massacreurs. Nous n’avons vu, jusqu’à présent, que des égorgeurs, des kamikazes et des assassins, proclamant tous « Allah akbar ! ». Montrez-moi un seul rebelle armé qui parle de la protection de la Syrie, de sa survie et de sa souveraineté. Impossible ! Il n’existe pas.
Et voilà que maintenant, après la disparition du mouvement Hazm et d’autres groupes rebelles, le même film nous est resservi, dans une nouvelle variante, malgré l’échec en salles de la première version.
« Opposition modérée » ? Hier encore, Barack Obama nous annonçait deux « bonnes » nouvelles, avant de nous assurer qu’il allait remporter la victoire. La première révélait que Daech était capable de se déployer davantage et d’occuper plus de terres, et la seconde proclamait que le défi majeur de l’« opposition modérée » était d’infliger une défaite totale à l’organisation de l’État islamique. Quels atroces péchés avons-nous commis pour mériter une telle hypocrisie ? Quelques heures plus tard, Ashton Carter, le secrétaire américain à la Défense, déclarait que le programme d’entraînement de l’« opposition modérée », lancé trois mois plus tôt, concernait jusqu’à ce jour soixante combattants armés ! Pardon ? Soixante rebelles armés, seulement ! Le programme n’était-il pas censé, la première année, décerner des « diplômes » à cinq mille « modérés » ? Mais au fait, où est passé le reste des « modérés » ? Se sont-ils évaporés ? Ne répondent-ils pas aux « spécifications requises » ? N’ont-ils pas apprécié le salaire mensuel dédié à leur « patriotisme modéré » ? Ont-ils déserté après la formation initiale ? Croyez-le ou non, toutes ces hypothèses ne sont pas du tout ridicules : elles ont été présentées par les Américains eux-mêmes.
Ashton Carter l’a confirmé au Congrès américain. Il est vrai qu’il a déclaré que l’une des raisons de cette situation tenait au resserrement des critères de recrutement (pour éviter un remake de la mascarade des scissions et des débandades), mais il a également souligné – quel malheur pour les Syriens ! – qu’il allait « alléger » ces mesures à la prochaine étape.
Et voici les objectifs sur lesquels a insisté le secrétaire à la Défense : travailler à affiner le programme de formation, élargir la portée des échanges avec l’« opposition modérée », et intégrer les enseignements tirés de la première étape de l’opération d’entraînement.
Le Pentagone a pour sa part déclaré que le « rebelle modéré » qui suit l’entraînement, reçoit entre 250 et 400 dollars par mois (en fonction de ses compétences, de sa performance et de son statut dans la hiérarchie). Le département américain de la Défense sait pertinemment que ce montant est négligeable, comparé à ce que touchent les militants de l’opposition dans les différentes régions qu’ils occupent. Ainsi, les tributs imposés à une seule localité de ces régions fournissent à chaque élément de la faction dominante un salaire bien plus élevé que celui des « rebelles modérés ».
Le problème, c’est que le Pentagone le sait et qu’Obama veut malgré tout voir les « modérés » combattre et venir à bout de Daech, dont les ressources s’étalent de l’Irak à la Syrie, incluant les revenus du pétrole, les sites archéologiques, les tributs, les extorsions, les rançons des enlèvements, sans oublier les subsides de l’extérieur. Il n’est pas étonnant, dans ce cas, d’entendre le Pentagone évoquer également les vastes groupes de « recrues modérées » qui ont récemment disparu de leurs centres d’entraînement en Turquie. Les premières informations indiquent que près de six mille « Syriens modérés » avaient initialement rejoint les programmes de formation. Mais le porte-parole de la Force commune d’intervention en Syrie, Scott Rye, a déclaré dernièrement : « Un certain nombre de volontaires s’est retiré... un groupe s’est éclipsé, dans sa totalité, il y a près de dix jours... après quelques semaines d’entraînement. » (...)