Un diplomate européen chevronné a raconté qu’il avait demandé à un officier travaillant pour l’Union européenne, à Bruxelles, comment il expliquait que l’armée syrienne continue à fonctionner en dépit de ses récentes défaites, ou tout au moins en considération du peu de latitude que lui ont laissé les événements. Après avoir soulevé les épaules, le général a répondu embarrassé, que cela défiait toute explication et tenait du miracle.
(...) Les conditions de la guerre actuelle étaient imprévisibles, prenant au dépourvu et le commandement de l’armée et le corps des officiers, et imposant à la structure pesante d’une armée exercée à combattre sur un front précis, l’immersion dans le dédale des guerres urbaines, sur des centaines de fronts à la fois, contre des ennemis nombreux et divers, parmi les méandres de colossales alliances internationales et régionales et les manœuvres de cellules d’espionnage sophistiquées.
Il a fallu beaucoup de temps à l’armée pour s’adapter à cette guerre aux caractéristiques nouvelles, face à un ennemi qui, lui, s’était préparé à l’avance, développant notamment les techniques de forage des tunnels, et profitant de l’accueil de milieux propices où il a su enraciner les facettes idéologique, religieuse et sectaire du conflit, s’appuyant sur des fronts ouverts pour une durée indéfinie. Par ailleurs, l’armée ne pouvait pas compter, pour sa part, sur une forte motivation idéologique pour combattre de manière optimale, en raison de l’inefficacité de l’appareil de propagande de l’État. Malgré cela, le déficit d’éthique ainsi que le non-professionnalisme des moyens de communication et d’information de l’adversaire ont permis de canaliser le moral des soldats dans le sens approprié.
Le soldat syrien, qui combattait pour un État qu’il connaissait, a été assiégé par diverses représentations d’États possibles aux contours inconnus, suscitées par les rhétoriques de l’opposition. Son état d’esprit s’est toutefois peu modifié : après quatre années de guerre sanglante, les combattants de la partie adverse avaient radicalement sapé l’argument de « la lutte pour une Syrie libre », et on pouvait voir les combattants du Jaych Al-Fatah (l’Armée de la conquête), après leur mainmise sur le camp militaire d’Al-Mastouma à Idleb, au printemps 2015, publier en ligne des vidéos annonçant que la finalité de leur combat était une « Syrie sunnite », alors même que les visées du pouvoir et de ses alliés sont restées jusqu’à ce jour dépourvues de « pareilles options ».
L’État a évidemment mobilisé ses hommes de religion pour « orienter ses combattants vers une doctrine unifiée, rappelant les fondamentaux des principes nationalistes, bien que dans leur traduction syrienne ». Cette « orientation » a principalement eu lieu dans les zones où l’armée est pluriconfessionnelle et comprend encore, contrairement à ce que laissent entendre de nombreux rapports, une assise importante de recrues appartenant à la communauté sunnite, en particulier dans les forces des unités spéciales, sur les fronts du nord comme du sud.
Selon ce qui est rapporté par une majorité d’officiers et de soldats, « celui qui a déserté l’a fait il y a des mois ». Il est vrai qu’officiers et soldats ont été nombreux à préférer leurs identités accessoires à leur identité principale : ils ont alors cessé de rallier leurs unités ou ont fui avec leurs armes pour rejoindre les rangs de l’adversaire. Parmi les multiples raisons à cette scission de l’armée, figurent la conviction idéologique, les pressions sociales liées au milieu d’origine du soldat – particulièrement dans les régions où les attaques aériennes de l’armée ont fait de nombreuses victimes –, et parfois l’ambition personnelle ou bien l’appât du gain. Cependant, la cohésion de l’armée s’est maintenue, même pendant la dispersion de son activité sur plusieurs fronts, et bien qu’elle ait été confrontée à la réduction de ses ressources et à la hargne de ses adversaires. Au début des événements, un officier avait déclaré que l’armée n’était pas susceptible de se laisser désagréger par de grandes scissions, comme ce fut le cas en Libye, par exemple, en précisant pour illustrer son propos que si lui-même choisissait de déserter, ceux qui le suivraient ne seraient que deux : son chauffeur et son garde du corps. La structure complexe de l’armée, constituée de différentes forces accomplissant des missions indépendantes, et parfois concurrentes, a par ailleurs facilité sa malléabilité lors de ses déplacements entre les fronts, que ce soit sous une autorité unifiée ou sous un commandement de détachement, rompu à l’organisation de ses forces et à leur positionnement tactique. Tout cela a contribué à épargner à l’armée ces revers fatals qui auraient pu affaiblir ou même anéantir n’importe quelle structure militaire ou politique. (...)
Bien que beaucoup de soldats se soient résignés, après d’amères expériences et devant l’absence d’horizon politique, à rester dans leurs maisons en attendant « que la bataille vienne à eux », la grande majorité de ceux qui ont survécu, d’un combat à l’autre, en particulier dans les grandes batailles, choisit toujours de regagner les fronts. (...) Mis à part ceux qui ont décidé de violer les lois et les règles éthiques, les combattants n’ont qu’un salaire modeste, et ils se nourrissent la plupart du temps de repas qu’ils préparent eux-mêmes, ou doivent avaler le même menu pendant des mois. Alors, comment l’armée tient-elle encore ? Un officier au grade de colonel apporte une réponse simple : « L’armée ne possède que deux options : soit le combat, soit la défaite et la reddition. » Pour une grande partie des militaires, au vu de l’expérience des villes et des villages conquis, la dernière option ne comporte aucune perspective d’avenir. Le combat s’impose donc comme unique issue.