La formation de la coalition du Jaych Al-Fatah (Armée de la conquête) à Idlib, au nord-ouest de la Syrie, n’est que le fruit d’un plan régional élaboré par les services de renseignements de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie, plan que les factions islamistes armées ont entrepris de concrétiser en dépassant leurs différends formels et politiques. Nous en voulons pour preuve l’échec des efforts visant à renouveler l’expérience d’une telle alliance dans d’autres provinces syriennes, échec dû à l’absence de ce même soutien régional.
Cela n’a cependant pas empêché certaines organisations islamistes de chercher à exploiter l’avancée stimulante de l’Armée de la conquête à Idlib, ne serait-ce qu’en empruntant son nom, pour progresser dans d’autres régions.
Les factions qui ont participé à la formation du Jaych Al-Fatah n’ont pas été les seules à surmonter leurs litiges. En effet, les services de renseignements instigateurs de ce plan ont également été forcés d’estomper les points de discorde entre les politiques de leurs gouvernements respectifs, afin de mener à bien un projet dont le timing a coïncidé avec l’opération « Tempête de fermeté » déclenchée par l’Arabie Saoudite au Yémen, et avec l’escalade rhétorique turque sur la nécessité d’établir une zone tampon en Syrie.
Mais ce rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’axe Turquie-Qatar n’a concerné que la province d’Idlib, tandis que dans les autres régions, la rivalité est restée le mot d’ordre. Ceci explique que le conflit perdure sur le terrain entre les différentes factions armées, de Deraa, au sud de la Syrie, jusqu’à la province d’Alep au nord, en passant par la Ghouta orientale, à l’est de Damas. Dans toutes ces régions, les tentatives de reproduction d’une semblable coalition ont échoué, preuve du rôle déterminant d’un soutien extérieur.
La principale caractéristique de ce groupe est qu’il constitue la première alliance militaire à laquelle s’est joint le Front Al-Nosra (branche d’Al-Qaïda au Levant), avec le soutien avéré de certains pays du Golfe et de la région. Auparavant, les alliances militaires s’établissaient en coordination et sans fusionnement de commandement, comme par exemple entre le Front islamique et le Front Al-Nosra. Avec l’Armée de la conquête, le schéma a différé puisque le Front Al-Nosra s’y est intégré tout en s’emparant de la place prépondérante au poste de commandement. Ainsi, pour la première fois depuis le début de la crise en Syrie, on peut noter que certains pays de la région ont publiquement misé sur la branche syrienne d’Al-Qaïda pour qu’elle soit en première ligne dans la guerre contre l’armée du pays. Le Front Al-Nosra a d’ailleurs clairement montré qu’il avait pris conscience de son importance en tant que centre de gravité de l’Armée de la conquête, laquelle n’aurait aucun poids sans sa présence, tant au niveau local que régional. La déclaration de son chef, Abou Mohammad Al-Joulani, dans son entretien avec la chaîne Al-Jazira, s’inscrit dans ce contexte : « Personne n’est capable d’expulser le Front Al-Nosra de l’Armée du Fatah car il en est son fer de lance. »
Parallèlement aux déclarations d’Al-Joulani, toutes les actions du Front Al-Nosra vont dans ce sens et illustrent combien celui-ci considère l’Armée de la conquête comme sa propre marque déposée. Toute alliance formée sans sa bénédiction ne saurait donc bénéficier de la même appellation. Cela s’est clairement vérifié dans la Ghouta orientale que contrôle le commandant du Jaych Al-Islam (l’Armée de l’Islam), Zahran Allouch, qui est parvenu à former un « Commandement général » : il a remporté l’adhésion de toutes les factions en présence, sauf celle du Front Al-Nosra ; celui-ci a refusé de s’allier à lui et mène, depuis lors, une campagne active pour exiger la formation d’une Armée de la conquête dans cette région, arguant que le rassemblement sous la bannière du « Commandement général » était une entreprise boiteuse. (...)