« Le silence me tue » : c’est avec cette phrase rebelle lancée à ses parents, que Julia, dont le cœur ne battait que pour Beyrouth, quitta Kfarmatta, son village natal. « On ne peut choisir sa famille, mais moi je veux choisir ma ville ! », s’insurgeait-elle en élisant domicile dans la capitale. Elle se trouva aussitôt un travail d’enseignante dans une école de Mar Elias. L’été fut réservé aux plages de Raouché, et les rendez-vous d’amour trouvèrent refuge dans les restaurants du centre-ville, bien loin de l’indiscrétion des villageois. Mais son fiancé du bled se lassa des longues distances, et Julia dut choisir entre un homme et une ville. Elle n’hésita pas longtemps et perdit son amoureux avant même de recevoir sa bague de fiançailles.          
Elle s’appelait Julia Khaddaje, et la ville libertine l’étreignit pour quelques années d’une existence insouciante et heureuse, l’entraînant au rythme de sa vie nocturne. « A minuit, on peut s’unir à l’âme de Beyrouth », prétendait-elle. Mais peu à peu Beyrouth la snob, trop fière de son clinquant, se mit à chasser les plus démunis de ses habitants, qui allèrent s’entasser dans les habitats informels de sa banlieue. Puis elle se détourna aussi de la classe moyenne, et bientôt ce fut le tour de Julia au maigre salaire, expulsée négligemment par l’hautaine capitale parfaitement indifférente à l’amour que l’honnête enseignante lui portait.
L’indésirable émigra au Canada où elle prêta la main à son frère dans un restaurant de mezzés libanais. Montréal pénétra de ses hivers glacés celle qui ne rêvait que de retourner à la chaleur beyrouthine. Son frère lui fit remarquer qu’à son âge on devait aussi se préoccuper du lendemain, et qu’au Canada elle pourrait se mettre à l’abri du besoin pour ses vieux jours. « Tu t’amouraches d’une ville qui ne t’offre rien en retour », lui dit-il. Sans la convaincre… puisqu’un beau matin elle reprit l’avion pour Beyrouth.
Les retrouvailles avec la ville de son cœur furent si fortes que Julia replongea pour quelques années dans les délices des soirées beyrouthines. « Il n’y a de vie qu’ici ! », clamait-elle avec passion. Mais l’escalade du prix des loyers eut bientôt englouti toutes ses nouvelles économies. Ce fut donc une femme accablée et sans le sou qui, contrainte et forcée, s’en alla réintégrer… son village natal.
Au diable les écoles et leurs enseignantes ! Beyrouth la futuriste n’en a que faire, elle ne désire plus en son sein que les nantis, fussent-ils les plus grands criminels de la terre, et les artistes, fussent-ils les plus vénaux. Sait-elle qu’avec la récente loi qui jette dans la rue les anciens locataires, quelques années suffiront à expulser le dernier représentant de la classe moyenne ? « L’ennui de Kfarmatta sera mon linceul », répétait Julia, redevenue villageoise malgré elle. L’amour d’un homme est ingrat. Celui d’une ville est fatal. Elle croisait sa famille et ses amies d’enfance sans parvenir à les retrouver. Le tapage de la vie beyrouthine bourdonnait dans ses oreilles, le silence de la campagne la torturait. La maladie de Parkinson s’empara d’elle – et elle n’avait évidemment pas de quoi se soigner.
Pour précipiter sa fin, elle tourna résolument le dos à ceux qui venaient la voir, refusa qu’on l’assît au balcon ou qu’on allumât même la télévision. Durant ses derniers jours, Julia Khaddaje faisait obstinément face au mur de sa chambre, elle le fixait à longueur de temps comme un écran vide, appelant la délivrance de toutes ses forces. Son âme vivait ailleurs, et elle s’éteignit ainsi les yeux accrochés au mur blanc, mourant des sortilèges de la ville adorée qui ne l’avait pas retenue.
Pendant ce temps, Beyrouth fêtait les nouveaux arrivants.
Ne pensez pas que je viens de vous narrer l’histoire d’une femme. Je vous ai raconté l’histoire d’une ville.