D’une certaine révolution, prise, à tort ou à raison, pour parangon de tous les soulèvements populaires, on ne retient généralement que la date du 14 juillet 1789, accompagnée de l’image d’un peuple abattant la Bastille pierre après pierre, symbole de servitude et d’arbitraire. Des années de guerre civile s’en sont suivies, des abus et de la terreur, mais la colère héroïque du peuple prédomine dans la mémoire collective.
L’histoire égyptienne se racontera-t-elle de même ? 25 janvier 2011, 30 juin 2013 : ces dates cristallisent les heures et les jours où le peuple clame son refus d’un pouvoir et de ses excès, les bras levés, la tête haute ; en ces instants déjà fondateurs, une flamme si limpide émerge du fond de l’âme qu’elle vous fait frissonner où que vous soyez, d’où que vous contempliez la révolte, à ses côtés ou par médias interposés, et jusqu’à Paris où un matin, entre l’Opéra et la République, je retins des flots de larmes et d’émotions en regardant passer la manifestation d’Egyptiens solidaires de la place Tahrir. En vérité, la vision médiatique suffisait à mon transport, celle des Tunisiens qui ont ouvert la route ardue, déferlant dans les rues, puis la détermination de la foule égyptienne à donner vie et voix à cette flamme qui transcende et sacralise le soulèvement d’un peuple, bien qu’on ait voulu l’éteindre avec le sang, puis rapidement la mettre sous cloche.
« Pain, liberté, justice sociale ». L’évidence et la simplicité de quelques mots accusent la folie d’un régime. Et l’humour fait la force et la sagesse des Egyptiens accablés, oui, lui aussi m’a touchée, j’ai reconnu sa truculence en la personne de ce jeune manifestant qui avait ajouté sur sa pancarte appelant au départ du dictateur : « vite ! j’ai mal au bras ! ».
Bien sûr, certains s’en tiennent au pain, et la peur les retient de s’aventurer au-delà ; nul ne peut le leur reprocher, il est naturel de sauvegarder sa vie et la sécurité de sa maison. Mais la soif de liberté et de justice reste chevillée au corps de ceux qui se sont élancés au péril de leur vie. En eux elle a déjà eu lieu, l’indéracinable révolution intérieure. Universelle aussi, qui fait qu’on se sent brûler soi-même en communion.
Il semble que les peuples soient plus matures que leurs dirigeants. Ceux-ci pétrifient tout autour d’eux, jusqu’à imaginer que le temps lui-même leur obéira. N’ont-ils rien vu de l’amont de la révolution, bien avant qu’elle n’éclate ? N’ont-ils pas senti comment elle se fomente dans les cœurs, n’ont-ils pas entendu, ici et là, ces ouvriers en grève qui ont bravé les cordons de police ? La grogne s’était déjà multipliée et mise en actes bien avant qu’elle n’atteigne le seuil du palais.
Hélas ! Les politiques ne croient visiblement qu’à la seule acception « astronomique » du mot révolution, laquelle n’est accomplie que lorsqu’un astre est ramené à son point de départ. Ils sont terrifiés devant ce rendez-vous avec l’histoire que seul le peuple est prêt à vivre pleinement, quand « révolu » et « évolution » se font face, sommant la société de se transformer.