(...) L’insécurité est toujours criante en Égypte, la situation s’étant même dégradée au cours des derniers mois, avec notamment l’assassinat du procureur général Hicham Barakat en plein cœur de la capitale, et la récente escalade des actions terroristes au Sinaï. La recrudescence des attentats terroristes reflète du même coup l’échec catastrophique du régime actuel sur le plan sécuritaire, conjointement à sa responsabilité politique.
Cette vague d’insécurité concorde avec les conclusions de l’Indice mondial de la paix pour 2015, qui couvre 162 pays à travers le monde et dont les mesures se basent sur le degré de pacifisme et de sécurité dans les sociétés, sur l’implication dans des conflits locaux ou internationaux, ainsi que sur le degré de militarisation au sein de l’État. Selon cet indice, l’Égypte est classée 11e dans la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, et 137e dans le monde. Bien que cette position se soit améliorée d’environ neuf degrés à l’échelle mondiale, elle illustre toujours un sérieux retard par rapport à d’autres pays tels que la Tunisie, qui bien qu’ayant vécu au cours des dernières années des événements similaires, a été classée 6e sur le plan arabe et régional, et 76e sur le plan mondial.
On peut interpréter l’assassinat du procureur général à l’aune de la colère des opposants au régime, qui contestent ainsi les sentences de la justice et adressent un message vindicatif à l’appareil judiciaire tout entier, lui reprochant les condamnations à mort collectives qu’il a prononcées en un temps record. Dans ce contexte, l’Égypte a régressé au niveau mondial sur le plan de la primauté du droit et de la justice, ayant été classée cette année 86e parmi les 102 pays englobés par l’Indice du respect de la loi. Dans son discours prononcé lors de l’enterrement du procureur général, le président Al-Sissi a accusé les lois d’être responsables de cet état de fait, allant jusqu’à déclarer que « la main de la justice est enchaînée par la loi ». Il a également appelé à instruire sans tarder les procès des terroristes et à amender les lois, ce qui pour le moins représente une vision réductrice des choses, car l’amendement des lois ne peut en soi faire face au terrorisme, en l’absence d’une vision globale qui prenne en compte tous les éléments et les facteurs relatifs au problème.
Dans ce même contexte, l’Égypte connaît un déclin considérable des libertés, si l’on considère notamment le nombre élevé de prisonniers détenus sans preuves pénales. Ajoutons à cela le phénomène des enlèvements et des disparitions forcées, qui ont récemment augmenté de manière spectaculaire, comme l’indiquent la plupart des rapports locaux et internationaux sur les droits humains. Amnesty International a confirmé l’arrestation de dizaines de milliers de citoyens au cours de la dernière période, et la mort d’environ quatre-vingts opposants dans les prisons ; de son côté, commentant dans son dernier rapport la régression des droits et des libertés, Human Rights Watch évalue la situation égyptienne comme « la plus grave dans l’histoire moderne du pays ».
Tous ces indicateurs reflètent un état de morosité et un fort déclin au niveau de la paix et de la sécurité internes, comme en matière de droits, de libertés individuelles et de consolidation des lois ; ils traduisent la défaillance de l’approche du régime, lancé dans un violent corps à corps avec la situation actuelle. L’Égypte connaît une intensification de l’« hyper-sécurisation », et cette tendance favorise la présence d’un pouvoir unique, populiste et démagogue, malgré l’absence au sein de ce pouvoir d’une élite dirigeante, capable d’organiser une vie politique que conduiraient des partis forts et compétents. C’est pourquoi le régime actuel est si préoccupé à la perspective d’élections législatives, car il n’existe pas en Égypte d’entités politiques capables de remblayer le fossé profond creusé par les islamistes pendant les quatre dernières années. (...)