Bavures isolées ou méthode patentée ? Résurgence barbare ou simple exacerbation du rythme routinier ? Aucun distinguo ni aucune interprétation ne peuvent effacer les traces d’une seule plaie sur le corps d’un citoyen soumis à la torture dans l’univers carcéral égyptien. La réponse la plus évidente, confirmée par les observateurs locaux et internationaux des organisations de lutte contre la torture, est que la fréquence des interrogatoires brutaux s’est considérablement accrue depuis la destitution de Mohammed Morsi, renversé suite à une vague de protestation populaire. L'augmentation des faits de torture confirme qu’il ne s’agit pas d’abus perpétrés à titre individuel, mais que cette pratique constitue bel et bien l’une des principales méthodes utilisées par le système sécuritaire égyptien, qui, loin d’œuvrer pour favoriser des solutions politiques, entend ainsi extorquer des informations et des aveux de façon illégale, tout en intimidant les mouvements de protestation. (...)
Dans la zone d’Al-Matariya – tristement réputée en raison des affrontements permanents entre policiers et manifestants de l’organisation des Frères musulmans –, plusieurs cas de décès par torture ont été recensés au poste de police, dont le plus notable est celui d’un jeune avocat affilié à la confrérie ; on l’avait arrêté dans le but de lui soutirer des informations sur l’activité des Frères musulmans dans la région, et il est ressorti du poste sous la forme d’un cadavre méconnaissable, la langue arrachée, le visage mutilé par des fractures à la mâchoire et à la tête.
Avec des morts toujours plus nombreux au cours des manifestations, et ces cas de torture suivie de décès dans les lieux de détention, la situation dans la zone d’Al-Matariya a connu une escalade de la violence particulièrement inquiétante : certains groupes se sont lancés dans des attentats contre des officiers de police censés avoir trempé – selon les témoignages des détenus et de leurs parents – dans les crimes de torture. De son côté, la police s’est de plus en plus impliquée dans l’exercice du crime, passant du stade de la torture à celui de la liquidation pure et simple. (...)
Et cette amère question de jaillir du cœur douloureux de la mère du jeune avocat, debout devant la morgue et dressant l’inventaire des blessures de son fils, les fractures du bras et de la jambe, les contusions au visage et à la poitrine, en plus des cinq balles qui ont criblé son corps : « Ça ne leur suffisait pas de le tuer ! Pourquoi l’avoir torturé avant qu’il meure, pourquoi ? ».
« L’aveu est la reine des preuves » ! Cette célèbre expression en matière de procédure pénale s’est transformée entre les mains de la police égyptienne qui l’applique à la lettre, en preuve capitale de son usage de la torture. Des vidéos sont diffusées par le département de l’Information du ministère égyptien de l’Intérieur, montrant les confessions d’un certain nombre de citoyens, des jeunes pour la plupart, qui avouent leur adhésion à l’association des Frères musulmans, classée comme terroriste par le régime actuel, et leur implication dans des actes de terrorisme et de violence ; mais à chaque fois une question évidente se pose : qu’est-ce qui pousse ces accusés à faire des aveux, même s’ils étaient réellement coupables ? La réponse résonne immuablement dans l’enceinte des tribunaux : « Je renie ces aveux que j’ai été contraint de faire sous la torture ».
« En Égypte, la torture est un instrument majeur de l’enquête. On y a recours dans 70% des cas pour recueillir des informations. » Ce fait est souligné par Mahmoud Qatari, brigadier de police à la retraite, qui défend la nécessité d’appliquer les principes des droits de l’homme dans le travail du ministère de l’Intérieur, ceci afin d’en assurer l’efficacité et d’appuyer sa crédibilité. L’officier retraité considère que l’absence de méthodes scientifiques d’investigation criminelle, ainsi que la pression subie par les policiers pour qu’ils exécutent les ordres, sans l’appui de structures syndicales qui les protégeraient des contraintes abusives de leurs supérieurs, ont mené à l’enracinement des pratiques de torture dans les locaux de la police, même si les principaux intéressés la nient et la condamnent, jour et nuit, sur les écrans de télévision et dans les pages des journaux.
(...) Les autorités estiment que la prolifération des groupes terroristes entrave le processus de collecte des informations. Cependant, d’autres opinions se font entendre, émanant d’hommes de loi et de politiciens, qui considèrent comme très néfaste la poursuite de cette pratique sans l’instruction de procès dissuasifs – la plupart des cas de mortalité sous la torture n’arrivent en effet jamais jusqu’aux tribunaux, et quand ils sont jugés, l’affaire est classée comme délit de meurtre sans préméditation ! La violence d’Etat engendre un engrenage infernal, elle ne fait qu’induire la violence et l’amplifier, appelant le désir de vengeance et alimentant de nouveaux groupes terroristes, toujours plus difficiles à traquer.