A soixante-quinze ans, les Bédouins du désert du Sud jordanien se livrent toujours avec énergie à leur danse favorite, « Al Dihiya », exécutée avec le sabre. Les Nations unies ont déclaré le 1er octobre, journée internationale pour les personnes âgées. Mais le troisième âge n’épouse pas forcément son stéréotype. Doit-on vraiment s’en étonner ? « Il faut soixante ans pour faire un homme », estimait André Malraux…

Bahar avait dépassé la soixantaine lorsque je l’ai rencontrée. J’étais de vingt ans sa cadette, mais l’amour comptait beaucoup plus dans sa vie que dans la mienne. Le troisième âge nous offre ses romances, qui ont de quoi nous surprendre. Depuis cette rencontre, je porte toujours les colliers de Bahar, ils ont exercé sur moi leur fascination, tant par leur beauté que par le secret qu’ils racontent. Certaines superstitieuses affirment que ces bijoux possèdent le pouvoir de vous conserver l’élu de votre cœur. Je n’en croyais rien, à preuve, Bahar elle-même, passionnément amoureuse, avait perdu depuis longtemps l’homme qui cristallisait son amour !

Elle avait rencontré Kyes, de dix ans son aîné, alors qu’il excellait à danser « Al Dihiya » au cours d’une cérémonie traditionnelle. Selon les règles d’« Al Dihiya », les Bédouins s’approchent des Bédouines, qui les frappent aussitôt avec le sabre pour les éloigner. Un bon danseur doit donc tout à la fois faire preuve d’audace, en s’approchant au plus près, et d’agilité, afin d’échapper au coup de sabre. Bahar tomba aussitôt amoureuse de son magnifique Bédouin brun, qui lui demanda sa main le soir même.

Le mariage ne dura pas. Kyes continua à lui composer des poèmes d’amour, jusqu’au matin où il la quitta, comme si par ses mots il avait déjà tenté d’expier son acte d’abandon... Bahar entendit louer sa rivale, une femme qui, disait-on, dansait aussi parfaitement que Kyes « Al Dihiya »… Pourquoi était-il parti, que lui reprochait-il ? L’ennui de la vie urbaine d’Amman où elle l’avait entraîné. « Tu m’as déraciné dans mon propre pays ! », lui lançait-il. L’étiolement de sa beauté, aussi. Malgré leur écart d’âge, elle avait osé vieillir, un privilège réservé aux hommes…

Pourtant Bahar, d’origine turque, avait sincèrement tenté de se couler dans le moule des traditions bédouines. « Fréquente une communauté quarante jours. Suite à cela, si tu ne t’es pas fondu en elle, éloigne-toi », dit un proverbe arabe. Elle passait volontiers ses week-ends sous la tente en peau de bête, laquelle ne manquait d’ailleurs d’aucun confort moderne, pourvue d’eau courante, d’électricité, du satellite et d’Internet. La générosité des Bédouins qui recevaient tout hôte pour trois jours et trois nuits consécutifs l’émouvait. Leur manière d’égorger une chèvre en plein air puis de l’ensevelir pour la servir aux invités lui semblait un fascinant cérémonial. Bien entendu, certaines habitudes lui échappaient ; et puis, elle n’aimait pas boire le lait de chamelle. Non, Bahar n’était pas devenue tout à fait Bédouine.

Elle se retrouva donc seule, jaune comme l’été, pâle et décolorée comme ce soleil brûlant qui se joignait à la pauvreté pour envenimer son environnement solitaire. Elle évitait les miroirs, fuyant son image de femme abandonnée. Elle dut aussi composer avec les gêneurs attirés par son statut de divorcée : un soir un jeune homme insolent du quartier bomba le torse avec orgueil et lui déclara d’un ton gaillard : « S’il y a un vide quelque part, je suis près à le combler ! ».

Chose curieuse, au fur et à mesure que sa vie sombrait, ses rêves embellissaient. Elle rêvait du retour de son Bédouin racé, elle ne voulait rien ni personne d’autre. L’autre femme se volatiliserait. Ils finiraient leurs jours ensemble dans une belle maison aux rideaux roses, avec un  jardin donnant sur le golfe azuré d’Aqaba, servis par des domestiques, et un jardinier ; elle voyait clairement les couleurs des fleurs, elle pouvait épeler leurs noms… Le plaisir que procure le rêve peut être aussi intense que la réalité. Sans doute parce que ce n’est pas la possession d’une chose qui importe en soi, mais le bonheur que l’on s’en fait.

Mais dans l’attente de la maison aux rideaux roses, la répudiation de Bahar l’avait laissée sans le sou – à la négociation de son contrat de mariage, elle avait déclaré qu’on ne chiffrait pas les contrats d’amour. Et, privée de la protection de son homme, elle ne trouvait pas la force de travailler – il faut à la fois être femme et orientale pour le comprendre. Comment donc gagner de l’argent, se demandait-elle, question banale que se posent au petit matin la majorité des habitants de cette terre. Où aller à quarante ans ? Il lui semblait qu’aucune contrée ne serait assez vaste pour accueillir sa souffrance.

En mal de solutions, elle alla voir une diseuse de bonne aventure. « Si tu parviens à faire un ouvrage de beauté, un seul », lui répondit la vieille Bédouine, « cela guérira tes plaies ». A charge pour Bahar d’interpréter ses dires… Ce qu’elle fit. L’art en effet soulage la douleur ; la créativité pour réinventer le quotidien, ce ne sont pas là des paroles creuses : c’est une recette de survie.   

Bahar, retrouvant l’art de son grand-père turc, qui était joaillier, se mit à confectionner des colliers avec des pierres semi-précieuses importées d’Egypte. Retrouvant peu à peu l’estime d’elle-même, elle exprima aussi dans cette activité la force de son amour. Chaque jour elle pensait à lui, et des mots se composaient alors dans son esprit, formant une jolie phrase qu’un joaillier se chargeait de graver sur un petit cœur chatoyant qu’elle enfilait parmi les perles. Ses colliers prirent les couleurs de son amour, des couleurs vives parce qu’elle n’avait jamais cessé de l’aimer ni de croire à son retour. Le rouge vif de la passion s’associait à des gris, au bleu du ciel, se mariait à des coloris naturels, à la turquoise, au jade, déployant bientôt toutes les teintes de l’arc-en-ciel. On eût dit que ses doigts travaillaient avec l’essence pure de l’amour, si bien que ses colliers séduisirent au-delà de toute attente ; ils trouvèrent facilement acquéreur, et bientôt un vendeur vint s’approvisionner régulièrement chez elle, ce qui lui épargna les affres et l’humiliation du porte-à-porte.

C’est ainsi que pendant vingt années le souvenir des étreintes de Kyes guida la dextérité de ses mains. Il vivait en elle, elle revoyait son sourire sur ses lèvres adorées, et elle y répondait immuablement, voyait à peine qu’elle souriait, toujours seule, aux murs nus de sa maison. Et son commerce prospéra. Elle atteignit soixante ans, suivant toujours le sillage du parfait amour. Comme elle se nourrissait de manière saine, elle ne souffrait d’aucune maladie, et son visage rayonnait de la beauté des âmes habitées. Elle vendit et épargna si bien qu’elle finit par acheter une belle maison avec un  jardin, face à la mer d’Aqaba ; elle y pendit des rideaux roses, recruta des domestiques, dont un jardinier, et s’installa avec délice dans son oasis aux portes du désert.

Il ne manquait que celui pour qui elle avait gardé amour et fidélité. Or un jour elle apprit que Kyes, à présent désargenté, vivait dans un centre d’accueil pour personnes âgées, atteint de la maladie d’Alzheimer. Sa rivale n’en voulait plus. Le combat cessait faute de combattants.

Bahar n’hésita pas. Elle décida de lui rendre visite. Son cœur battait aussi fort que lors de leur première rencontre, quand il dansait si superbement « Al Dihiya ». Toutes ces années écoulées depuis leur divorce s’évaporèrent comme l’eau répandue dans le sable du désert. Il lui sourit, de son sourire de vieillard affaibli et bien peu désirable, soudain rappelé à la vie – la vie tout simplement qui lui faisait sentir que quelqu’un voulait encore de lui. « C’est le plus beau sourire au monde », susurra-t-elle. Sur un ton aseptisé, l’infirmier lui fit remarquer qu’il n’était pas sûr qu’il l’eût reconnue. Elle haussa les épaules pour ne pas lui répondre qu’il n’y comprenait rien. 

Bahar se dit que certaines personnes, et c’est bien triste pour elles, ne savent pas ce qu’elles veulent dans leur vie. Elle, l’avait toujours su : elle voulait cet homme et rien d’autre. Les méchantes langues s’indignèrent : « Le vieil homme t’a lâchée comme une peau d’agneau lépreux, et maintenant qu’il est bon à mourir, tu veux le reprendre ?! ». Mais son raisonnement suivait une autre trajectoire : « Qu’est-ce que la vieillesse ? C’est le stade où la sagesse, dont on n’a pas voulu, s’empare forcément de nous… »

Oui, Bahar retrouva bel et bien celui qui était toujours demeuré dans son cœur... Dois-je donc devenir superstitieuse et croire à la magie de ses colliers ?

En amenant le docile Kyes dans la maison aux rideaux roses, le directeur du centre eut cette phrase : « Qu’Allah vous aide à alléger sa douleur… Ce ne sera pas long, il ne lui reste plus beaucoup de temps… Celui qui s’occupe d’un être âgé ruine sans doute quelques années de sa propre existence, mais il ennoblit éternellement son âme ».

« Croyez plutôt que je vais le retenir aussi longtemps que possible », rectifia-t-elle les yeux embués de larmes, « maintenant, nous avons toute la vie devant nous… ».