Alors que les principaux pays du monde, d’Orient et d’Occident, se préoccupent des répercussions politiques et économiques de l'accord sur le nucléaire iranien, les Etats arabes apparaissent, quant à eux, tout à fait inconscients des enjeux et incapables d'exercer la moindre influence. Ils ne ressemblent en vérité plus guère à des Etats, mais plutôt à des butins qu’on partage entre puissances comparses, tandis qu’ils vaquent à leurs guerres civiles. Les Libanais se distinguent toutefois de leurs voisins : ils sont préoccupés par leurs déchets et divisés quant au choix des sites de leur enfouissement, tout embarrassés qu’ils sont par les identités confessionnelles de leurs poubelles.
En vérité, le problème de la gestion des déchets cache d'énormes transactions financières, couvertes par les politiciens régionaux et leurs habituelles luttes partisanes, jouant sur les susceptibilités confessionnelles. On voit comment dans le monde arabe les excitations sectaires et religieuses aident des régimes désormais totalement absents de la scène internationale, à se maintenir en place.
Les déchets peuvent constituer un préambule à la guerre civile dans un pays comme celui-ci, dont le régime confessionnel empêche ses habitants d'être pleinement citoyens et les réduit au rôle d’ouailles, soumises aux différentes communautés et à leurs dirigeants. Pour devenir président, ministre, député, juge, fonctionnaire ou même simple planton, le chef de la communauté est un passage obligé.
Car les déchets ne dérogent pas à la règle confessionnelle. Ils suivent la confession de ceux qui les ont produits et jetés dans la rue. Il est hors de question que les poubelles de telle région soient jetées dans une autre, ou que les ordures de telle secte soient accueillies sur le territoire d’une autre.
Les déchets ne sont que le symptôme des péchés mortels de ce régime, qui entend combiner deux composantes contradictoires et parfaitement incompatibles : le confessionnalisme et la démocratie ! Oui, il se montre généreusement démocratique dans la répartition des postes et des pots-de-vin qu’il fait pleuvoir sur les chefs confessionnels. Mais sa démocratie n’est nullement concernée par les ouailles des uns et des autres.
Les signes de démocratie sont innombrables, en effet : voilà un régime qui peut vivre sans président de la République, avec un Parlement fermé, sans aucun gouvernement. Il lui suffit d’un chef de gouvernement nommé, et d’un gouvernement démissionnaire qui continue sans fin à liquider les affaires courantes. Il est capable de vivre avec des administrations vidées de leurs directeurs généraux, sans budget, et sa dette se gonfle immensément pendant que ses fonctionnaires et ses soldats sont menacés de ne plus toucher ni soldes ni salaires.
Mais la démocratie s’est trouvée aujourd’hui un véritable allié : les déchets !
Car c’est contre le régime que les masses ont manifesté, pour témoigner combien l’Etat est devenu étranger à toute démocratie. Le régime libanais aujourd’hui n’est plus ni parlementaire ni républicain, ni monarchique ni tribal (malgré le rôle prépondérant des « familles ») et encore moins laïque.
Ce n’est pas tout : ce régime, le Liban s’en enorgueillit, et… nos frères arabes nous l’envient et rêvent de l’adopter. Sans doute parce qu’ils ont vécu sous des régimes oppressifs, où le confessionnalisme, tout aussi puissant, est habilement camouflé. C’est ainsi qu’à leurs yeux, notre pitoyable désordre respire la liberté absolue…