Au cours des derniers mois, les problèmes critiques d’endettement de la Grèce ont refait surface, le pays négociant difficilement avec l’Union européenne un accord de financement contre des promesses de réformes, contraint à fermer ses banques pendant un peu moins d’un mois et échouant, le 30 juin 2015, à rembourser son échéance au Fonds monétaire international (FMI), ce qui constitue une première pour un pays développé. Les derniers développements placent la Grèce sur un chemin très incertain, qui pourrait encore la forcer à abandonner l’euro et réimprimer sa propre monnaie.

Corollairement, les spreads sur les CDS (1) à cinq ans de la Grèce ont culminé à plus de 8 500 points de base en plein milieu des troubles, entraînant une hausse des spreads de par le monde. Les pays à endettement souverain élevé ont évidemment été les plus affectés. Le Liban, se classant parmi les nations fortement endettées, était tout désigné pour voir les spreads sur les eurobons et CDS s’élargir en conséquence. Cependant, les spreads sur les CDS à cinq ans ne se sont pas élargis, avoisinant (seulement) les 350 points de base. Les raisons d’une telle résilience relative sont multiples :

En premier lieu, le Liban figure parmi les seuls pays jouissant d’entrées continues de capitaux considérables, et ce sur une longue période. Les flux financiers entrants ont dépassé en moyenne 47% du PIB au cours des cinq dernières décennies, soutenant l’économie locale en toutes circonstances. Ces larges flux financiers à l’entrée sont structurels et ne sont pas liés à des périodes spécifiques, quoique certains événements puissent amplifier ou réduire leur volume. Ils émanent de Libanais résidents qui possèdent des épargnes offshore (2) historiquement consistantes, et de Libanais non-résidents qui ont favorisé les banques locales au détriment des banques internationales de renom, en particulier dans le contexte de la crise financière internationale. La distribution des flux financiers à l’entrée montre qu’ils sont principalement constitués par l’envoi de fonds des travailleurs libanais à l’étranger (environ 45% du total), et par des investissements directs de l’étranger (pour 25%), tandis que les 30% restants sont essentiellement liés aux recettes touristiques. En effet, le Liban compte sur une large diaspora, bien diversifiée géographiquement et qui maintient des liens solides avec l’économie locale en envoyant régulièrement des fonds. De fait, l’envoi de fonds par les travailleurs libanais à l’étranger avoisine 18% du PIB, l’un des ratios les plus élevés de par le monde, contre à peine 0,3% pour la Grèce.

Qui plus est, la Grèce est quasiment en dépression économique, son activité s’étant réduite d’un quart depuis l’éclatement de la crise financière en 2008, alors que la croissance cumulée du PIB réel du Liban a atteint 30% sur la même période. Le Liban a réussi à éviter le piège de la récession en raison d’une consommation locale solide et d’un soutien notable continu de la part des expatriés.

La Grèce présente par ailleurs un taux d’endettement public plus élevé malgré plusieurs accords de financement, atteignant aujourd’hui 177% du PIB contre 134% pour le Liban. En outre, alors que la dette grecque est externe à hauteur de 87%, la dette extérieure du Liban ne dépasse pas 13% du total. La dette libanaise est principalement détenue par des investisseurs libanais (individuels et institutionnels), ce qui évite des sorties rapides et massives de capitaux, car les investisseurs locaux tendent à être plus patients et ne dénouent pas leurs positions aux premiers signes de tension.

Le profil d’endettement du Liban s’est également amélioré en termes de structure par devises. La part de la dette publique en devises a diminué, passant de plus de 50% il y a quelques années à moins de 40% aujourd’hui, avec les répercussions corollaires en termes de capacité de remboursement de la part du gouvernement libanais, qui jouit d’un contrôle total sur sa monnaie locale.

Le Liban bénéficie aujourd’hui d’une très bonne position extérieure malgré les déficits consécutifs de la balance des paiements au cours des dernières années. Les avoirs extérieurs de la BDL (Banque du Liban) dépassent 39 milliards de dollars US (excluant l’or), soit un nouveau record accaparant 80% de la masse monétaire en livres et représentant plus de vingt-quatre mois d’importations. En y ajoutant l’or, le total dépasse les 50 milliards de dollars US, soit près de deux fois la dette publique en devises et environ 70% de la dette publique totale.

Le secteur bancaire libanais est également sain, affichant une situation financière solide relativement aux banques grecques affaiblies. Le ratio de liquidité primaire dépasse les 40% au Liban alors qu’il est inférieur à 10% en Grèce. Au niveau de la qualité des actifs, la part de créances douteuses sur les créances totales au secteur privé n’est que de 3,6% au Liban, contre 9,1% en Grèce, et le ratio de couverture des créances douteuses par des provisions est de 70,5%, contre 54% en Grèce. Par ailleurs, le taux de rentabilité moyenne des actifs est positif au Liban (il est de 1%, et de 11% pour les fonds propres), mais négatif en Grèce (respectivement -0,4% et -4,1%). C’est dans ce contexte que les dépôts bancaires au Liban ont progressé à un taux annuel moyen de 8,4% au cours des cinq dernières années (passant de 96 à 148 milliards de dollars US), alors qu’ils ont diminué de 13,1% en moyenne au cours de la même période en Grèce (tombant de 400 à 187 milliards de dollars US).

Tout ceci ne signifie pas que le Liban n’aura pas à faire face à de sérieux défis liés à son endettement. Le dernier rapport du FMI sur le pays des cèdres affirme que l’inertie des politiques économiques est en train de prendre le dessus sur l’activité économique et, compte tenu de la crise syrienne qui est entrée dans sa cinquième année, la situation menace la résilience du Liban. Dans ce contexte, il est urgent d’implémenter des mesures d’ajustement structurel qui placeraient ses ratios des finances publiques sur une pente descendante afin d’atteindre des niveaux soutenables aptes à protéger, à moyen et long terme, la résilience économique, financière et monétaire du pays.

  1. Le credit default swap, ou CDS, est un produit dérivé permettant de s’assurer contre le risque de défaut de paiement d'une dette émise par un Etat ou une entreprise.

La prime est appelée « spread ». C’est la valeur du CDS qui varie sur les marchés financiers en fonction de l’offre et de la demande.

  1. Les épargnes offshore sont les épargnes extraterritoriales.

Dr Marwan Barakat est économiste en chef et directeur de la recherche à la banque Audi.