L’Iran est le seul défi à la politique américaine dans la région. Ni l’ensemble du monde arabe, ni la Turquie d’Erdogan ne prennent une position qui inquiète les Américains. Mais ceux-ci n’accepteront pas à la longue un régime tel que celui de Téhéran. Ils en admettent juste l’existence en tant que réalité, et temporairement, parce qu’ils n’ont pas d’autre solution.

Quelque chose de nouveau s’est produit suite aux négociations entre les Etats-Unis et l’Iran : l’obstacle qui présidait aux relations entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie d’un côté, et l’Iran de l’autre, est maintenant tombé. Beaucoup de pays ne sont plus tenus désormais de respecter l’embargo américain. Mais l’hostilité des États-Unis à l’égard de l’Iran continuera. (…) L’Amérique ne fait qu’occuper l’Iran en attendant qu’elle ait totalement achevé sa mainmise sur la Jordanie et la Syrie.

La Syrie, elle, n’était pas vraiment un centre de soutien pour les groupuscules de résistance à Israël dans la région ; elle tentait plutôt d’en tirer profit pour son propre intérêt. Mais si un projet de division de la Syrie se concocte, cela signifie qu’un projet de division de l’Irak se concocte également, et de grands bouleversements en résulteraient : je ne pense pas que c’est ce que veulent les Américains. Ils aspirent simplement à se débarrasser du régime syrien et à le remplacer par un autre qui servira leurs intérêts (et non ceux de l’Iran). 

L’Irak d’aujourd’hui est une nouvelle invention, et les forces qui l’ont créé ont cessé de s’y intéresser. Ils l’ont abandonné à sa population, qui souhaite visiblement maintenir la cohésion interne. Les Kurdes y apparaissent comme le problème le plus important, et ils sont à prendre au sérieux dans leurs revendications, indépendamment du fait que celles-ci soient ou non légitimes. Il y a, sur une terre existante, une base solide pour un Etat kurde, et il sera très difficile d’empêcher sa création. A trop se buter contre cette idée, on rencontrera de la part des Kurdes une résistance considérable, et ce pendant une longue période. Ceux-ci ont le droit à un Etat capable de les représenter, avec leur propre langue, leurs traditions et leur culture. Cela dit, si les Arabes les laissent établir cet Etat, la Turquie et l’Iran s’y opposeront.

L’Arabie saoudite domine encore le Golfe mais elle a vieilli avant d’avoir atteint sa maturité. Ce royaume est livré à une crise majeure, et je doute qu’il parvienne à la surmonter. (…) Il va se noyer très certainement dans le bourbier du Yémen. Les Saoudiens ont constamment des revendications à l’égard de ce dernier, ils en ont annexé des provinces et leurs frontières sont contiguës. Les Yéménites sont pauvres et ils sont à plaindre. Les Saoudiens continueront toutefois à les frapper de l’extérieur car les tribus se connaissent de part et d’autre des frontières ; ils éviteront de s’enliser à l’intérieur d’un pays dont ils connaissent les capacités à guerroyer.

La Turquie quant à elle voudrait s’installer à un banquet qui soit à la fois méditerranéen, européen et « erdoganien ». Erdogan est un Turc ottoman bien sûr ! Cela dit, nous sommes injustes envers les Turcs et nous oublions qu’ils ont joué un rôle important dans la protection de l’Islam et de sa terre après la période qui a suivi l’effondrement mamelouk. Mohammed Ali est un personnage unique dans notre histoire.

L’Egypte, enfin, est enlisée dans ses problèmes, et aucune coalition arabe ne parvient à remplir le rôle qu’elle jouait jadis. (…) Le monde arabe est entré dans un vide. L’idée d’arabité s’est effondrée, une autre puissance régionale a surgi tandis que nous n’avons ni d’idée ni de force alternatives à proposer. Douze à quinze ans sont nécessaires pour que s’achève ce chaos.   

Reste Israël. Qui n’est pas vraiment affecté par ce qui se passe, et ne le sera pas tant que les Américains considèreront que sa protection fait partie de leurs responsabilités. Certainement, l’Etat hébreu pariait sur une confrontation américaine avec l’Iran auquel il ne peut faire face, et il a été déçu par la signature de l’accord. Mais Israël ne connaît de menace existentielle que face à un monde arabe fort. Le présent et le futur proche constituent donc pour l’Etat hébreu, une période propice à son hégémonie sur l’ensemble de la région.

(Extraits d’un entretien accordé par Mohammed Hassanein Haykal à notre confrère As-Safir).