Mars 2014 - Les dessous de la transaction sur les armes françaises destinées à l’armée libanaise : ni Crotale, ni Leclerc… mais des frais de commission de 150 millions de dollars

Première entorse à la générosité saoudienne après les négociations sur les armes françaises destinées au Liban, et toujours dans l’attente de la conclusion de la transaction : les trois milliards de dollars consentis par l’Arabie saoudite pour le réarmement du Liban ont été amputés de 150 millions pour le compte de la société française ODAS, intermédiaire dans la transaction, en vertu d’un accord lui octroyant 5% de la donation saoudienne. Il n’est pas improbable que cette transaction triangulaire fasse également intervenir d’autres entremetteurs.
Cet accord contredit les conditions imposées par cheikh Khaled Al-Touijri, chef de cabinet du roi, qui avait exigé l’exclusion de tout intermédiaire. De même, il avait interdit aux fabricants de présenter leurs armes au cours des négociations, et insisté sur une communication directe entre les états-majors libanais et français, exigeant que les montants soient consacrés intégralement à l’achat d’armes, d’équipements et de munitions, en exécution du plan quinquennal militaire libanais et sur la base de transactions d’État à État. Or, il s’avère que l’ancien chef d’état-major des armées, Edouard Guillaud, actuel président du Conseil d’administration de la société ODAS, a réussi à faire assigner à sa société, avant l’expiration de son mandat militaire, le rôle d’intermédiaire dans la transaction avec l’Arabie saoudite, et ce contrairement à l’accord initial.
Il est intéressant de relever que monsieur Guillaud a personnellement veillé à soumettre la liste des armements en question à l’état-major libanais, et qu’il s’est rendu à Beyrouth à cet effet. Un peu plus tard, la délégation militaire libanaise dépêchée pour négocier avec les Saoudiens (en compagnie du commandant de la garde républicaine) s’est montrée surprise par la présence dans le royaume de l’amiral Guillaud, à l’époque encore chef d’état-major des armées. Au cours de cette rencontre, celui-ci semblait particulièrement pressé de conclure la transaction, mettant à profit la détermination d’Al-Touijri à la mener à son terme dans les plus brefs délais.
Une source française ayant suivi les négociations a déclaré au Safir que l’amiral Guillaud avait œuvré, avant son départ à la retraite et son accession à la présidence du Conseil d’administration d’ODAS, afin de lier la transaction à la société et d’obtenir l’aval des Saoudiens pour un rôle de médiation. En général, cette société française supervise les négociations d’armes entre États, suite à la réforme française sur le commerce des armes. Elle interdit l’intervention de tiers et contrôle, par le biais d’une société publique, le juteux marché des « commissions », bien souvent récupérées par les politiques français et occasionnant de véritables scandales, dont le plus retentissant concernait la transaction sur les sous-marins avec le Pakistan. (…) Toujours est-il que le commandant de l’armée libanaise, le général Jean Kahwaji, était alors rentré désabusé de sa visite à Paris, avec la désagréable impression que les Français décidaient de ce qu’ils souhaitaient livrer, indépendamment des besoins effectifs exprimés par l’armée libanaise.
Les Français n’ont pas attendu que l’état-major libanais présente une liste de demandes, comme le veut l’usage quand il s’agit de transactions portant sur l’armement conventionnel, et tel que le prévoit l’accord conclu avec les Saoudiens. En revanche, ils ont soumis une liste reflétant leurs propres choix financiers, militaires et stratégiques, et celle-ci ne concorde pas, sur la plupart des points, avec les demandes que le général Kahwaji avait présentées en amont des négociations et de l’accord conclu entre Paris et Beyrouth, alors jugé satisfaisant.
Autre aspect de la primauté des intérêts français sur les choix libanais : les vendeurs ont cherché à clôturer au plus vite la liste de l’armement à fournir, montrant une sorte d’obsession maniaque quant au choix des armes, et évitant par ailleurs de rentrer dans certains détails, notamment à propos de la réhabilitation de la marine, ou sur la question des chars et des hélicoptères. Les Libanais ayant refusé la première proposition, les Français en ont présenté une deuxième, modifiée. (…) Selon une source bien informée, la divergence entre les approches française et libanaise est loin de constituer un détail. En effet, les Libanais essaient de profiter au maximum de la donation saoudienne pour moderniser leur armée, tandis que l’approche française subit une pression israélienne pour circonscrire le choix à des armes qui ne compromettent ni l’hégémonie de Tel Aviv sur l’espace aérien libanais, ni aucun des facteurs établissant la supériorité militaire israélienne au Moyen-Orient.
Pour la seconde fois depuis les années 70, l’armée libanaise n’obtiendra pas son content de batteries de missiles Crotale français pour protéger l’espace aérien.

Juin 2015 – Paris enquête sur d’éventuelles commissions, tandis que les Saoudiens demandent le gel de leur don
Le don saoudien destiné à l’armée libanaise va être gelé. C’est ce qu’ont assuré des sources françaises au Safir, précisant que la société française ODAS avait reçu une lettre officielle lui demandant de suspendre la transaction des armes financées par l’Arabie Saoudite, afin de réviser la liste des armements concernés – et cela bien que la finalisation de cette liste ait déjà pris une année entière. As-Safir a également appris que la présidence de la République française a demandé aux services de sécurité d’ouvrir une enquête ; elle entend vérifier la régularité de la transaction, afin de rassurer l’Arabie saoudite qui menace d’annuler son don en cas de commissions illégales.