Voici un petit bistrot bleu capable de déployer un grand espace de liberté. Ses murs sont couverts de portraits d’artistes : Feyrouz, Marcel Khalifé, Mohammad Mounir, Oum Kalthoum et bien d’autres. Il fait bon aimer et respirer librement dans ce petit café, témoin des jeunes amourettes et des verres sirotés à l’insu des parents ; il a contemplé ceux qui se sont enivrés aux mélodies de Hal ra’al hob soukâra (L’amour a-t-il vu plus ivres que nous…), lui qui sait garder les secrets confiés entre ses murs. Sahriya – tel est son nom – est un espace où les Sidoniens se reprennent à espérer ; il leur offre cette unique bouffée d’oxygène pour se rencontrer et boire, à l’écart de la tension confessionnelle qui crispe la ville.
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, la vente d’alcool a été peu à peu interdite à Saïda, après une longue période d’intimidations et d’attentats qui ont visé, depuis les années quatre-vingt, les propriétaires des commerces qui vendaient encore ce produit « proscrit ».
Inauguré le premier février de l’année dernière à Salihiya, dans les faubourgs de Saïda, Sahriya n’a pas tardé à devenir un précieux espace de rencontre, servant d’exutoire à toute une génération de Sidoniens, comme nous le racontent Karim, Ghinwa, Lara et Rami, de jeunes habitués du lieu.
« Ce n’est pas la peine de piquer la trotte jusqu’à Beyrouth pour un verre, vu le prix de l’essence. Ce bistrot est tombé à pic ! », déclare  Karim. Ghinwa, elle, précise qu’elle ne se sent plus obligée de s’échapper au beau milieu de la soirée, après avoir angoissé la majorité du temps à cause des appels répétés de sa mère. Quant à Lara, elle se rend secrètement au pub pour regarder le FC Barcelone à la télévision, son équipe de foot préférée, mais elle le cache à son père et craint à son retour d’être piégée par l’odeur de cigarette et d’alcool.
La plupart des habitués, surtout des étudiants universitaires, fréquentent Sahriya pour la qualité de sa musique. « Ce qui distingue ce pub, c’est sa musique », affirme Rami, une forte tête à Saïda, selon ses amis. Il ajoute : « Il existe d’autres bars dans la région, mais je préfère Sahriya pour les chansons de Ziad Rahbani et de Cheikh Imam qui me touchent... et me grisent ».
Ces jeunes gens, que la politique de la ville sépare pendant le jour, se réunissent le soir autour des chansons de Ziad Rahbani. C’est intentionnellement que Youssef Kleib, le propriétaire de Sahriya, a donné à son petit établissement un cachet « rahbanien ». Il dit que l’idée du bistrot lui est venue du fait de la rareté des boîtes de nuit dans le sud du pays : « Que celui qui a envie de se jeter un verre derrière la cravate, ne soit pas obligé de se rendre à Beyrouth ; il peut se changer les idées ici ». Le tenancier précise que jusqu’à présent, personne ne s’est attaqué à lui, mais qu’il a entendu à plusieurs reprises l’expression « Allah yehdîk » (« Que Dieu te guide ») assénée avec ironie. Les jeunes de Saïda vivent cernés par les affiches du Courant du futur d’une part, et les drapeaux de l’Organisation populaire nassérienne d’une autre. La politique les pourchasse jusque dans leurs maisons, leurs universités et leurs clubs, et Sahriya est venu leur offrir un espace d’expression et de liberté.
Youssef Kleib a baptisé son bistrot d’après le titre de la première pièce de Ziad Rahbani, Sahriya, dans le but de diffuser une culture de gauche, comme il le dit lui-même, à travers la musique qu’il programme. Car il fallait consacrer un lieu à la musique de qualité pour contrer les vagues de musique médiocre. « Ici, l’atmosphère s’apparente à celle des gauchistes, dit le patron de Sahriya, elle nous ressemble ! Voilà ce que j’aime… mais c’est un commerce, après tout. » Youssef anime également des activités hebdomadaires pour assurer des revenus qui couvrent les frais du bar. À cet effet, il accueille différents groupes de musique, tels Wahdon, Firqa’a nota, en plus de Rabih Salamé et sa troupe de tarab.