Le 21 juin de chaque année, on célébrait autrefois la fête des Pères, auxquels un « espace » avait été dédié pour créer un équivalent à la fête des Mères. Mon propos ne s’attache nullement à la notion de « genre » (pour reprendre l’expression de Michel Foucault), mais vise uniquement à signaler que, depuis 1983, cette date n’est plus l’apanage des pères car elle marque aussi le jour de la fête de la Musique.
Bien évidemment, l’ancien ministre français de la Culture, Jacques Lang, n’a pas choisi ce jour en référence à une « musique des pères », que ces derniers imposeraient comme une mélodie propre aux autres membres de la famille. Il a adopté d’une manière indirecte le point de vue du musicien américain, Joël Cohen, qui avait proposé en 1976, au micro de Radio France – France Musique (où il travaillait), de consacrer toute une nuit à célébrer la musique dans la rue, et en tous lieux, ajoutant qu’il préférait que le choix se porte sur le 21 juin, qui annonce le début de l’été.
Loin d’établir une distinction entre le « printemps de la mère » (21 mars) et l’« été du père » (selon notre calendrier oriental), nous constatons qu’après les élections présidentielles françaises de 1981 (et l’avènement de François Mitterrand au pouvoir), Jack Lang a fait sienne la proposition de Cohen, en instaurant officiellement la fête en 1983. Dès le début cette célébration a rencontré un grand écho chez nos amis français, puis la fièvre de la fête s’est progressivement amplifiée, jusqu’à se propager dans le monde entier.
Parmi les pays qui ont succombé à la « folie » de la fête (si l’on peut le présenter ainsi), nous trouvons le Liban, grâce au rôle important joué à l’époque par le Centre culturel français (plus tard rebaptisé Institut français) dans la « démocratisation » de l’événement et de la joie qui l’accompagne (aucun inconvénient politique en cela, puisque nous restons cantonnés à une démocratie attrayante, loin de la « démocratie » politique du pays). Voilà pourquoi, au fil des années, le rayonnement de la fête s’est amplifié, jusqu’à atteindre tout le monde ou presque, se transformant en « événement culturel » à ajouter à notre calendrier culturel – peut-être bientôt « fête nationale », pourquoi pas ? –, et même Solidere (Société libanaise pour le développement et la reconstruction) participe à son organisation, le tout sous les auspices du ministère de la Culture.
Nous avons donc célébré, pour la quinzième année consécutive, la fête de la Musique, le soir (et la nuit) du dimanche 21 juin, dans tous les lieux dédiés, à Beyrouth et dans quelques régions libanaises qui sont habituellement témoins de ces célébrations tonitruantes. La manifestation de cette année a accueilli plus de soixante troupes locales, arabes et internationales, qui ont présenté leurs shows variés dans dix endroits différents du centre-ville de Beyrouth : la place des Martyrs, le jardin Samir Kassir, les Thermes romains, l’espace Youssef El-Rami (derrière la Municipalité de Beyrouth), les souks (place Ajami, souk El-Tawilé), Zeytouneh Bay, l’église Saint-Louis des Capucins, l’église évangélique, l’escalier Saint-Nicolas (Gemmayzé).
Je me suis souvent demandé si cette « République fortunée » dans laquelle nous vivons avait vraiment besoin d’une fête de la Musique, puisque depuis de nombreuses années nous ne faisons rien d’autre que chanter et danser à longueur de temps. Sur toutes les chaînes, terrestres et satellitaires, il n’est pas un jour qui s’écoule sans que l’on tombe sur des émissions de variétés où sont reçus des artistes. De même, aucun été ne passe sans une invasion de festivals de musique dans les différentes régions du Liban. Sans oublier les nombreux festivals itinérants qui jalonnent nos saisons. Même les émissions politiques ont fini par ressembler à des émissions de variétés, ou tout au moins à une litanie ininterrompue, dont la majorité des héros – des « artistes ratés » – ne transmet à notre âme qu’une mortelle lassitude.
Quoi qu’il en soit, pour ne pas être traité d’arriéré, de rétrograde, d’intégriste ou encore d’obscurantiste, tous attributs excessivement assénés, il est impératif que nous célébrions cette occasion et que nous laissions ce jour-là la musique s’emparer de nous comme elle s’empare des rues de la capitale, de six heures du soir jusqu’aux premières lueurs de l’aube.
À l’image de la diversité des lieux investis, la musique s’est déclinée cette année dans une infinie variété de genres : rock (et ses sous-genres), jazz, blues, folk, musiques électronique et expérimentale, jazz oriental, hip-hop, oud, chansons orientales et tant d’autres, qui ont immanquablement satisfait les goûts de la jeunesse.
Il serait difficile de rendre compte des multiples activités qui ont foisonné jusqu’au matin ; elles révèlent l’importance grandissante de cette manifestation musicale, et reflètent également le développement d’un autre phénomène, la multiplication des jeunes groupes de musique. En d’autres termes, nombreux sont encore ceux qui ont choisi de célébrer la vie à leur manière, loin des cérémonies sanglantes des takfiristes, eux qui s’immiscent pourtant dans les songes des rêveurs les plus déterminés.