Une année et demie s’est écoulée depuis la création du Safir francophone. Ceux qui, au départ, avaient considéré ce projet comme l’une des « lubies » de Leila Barakat, lui ouvrent à présent la voie afin que l’aventure se poursuive et qu’elle parvienne à cristalliser, au fil des numéros, l’essence de l’idée qui l’a initiée.

L’année dernière, à la veille du quarantième anniversaire du Safir, Leila Barakat s’était introduite dans le bureau de notre confrère Talal Salman, pour lui proposer de faire connaître As-Safir au lecteur francophone, car, avait-elle souligné, les articles qui y sont publiés offrent dans la presse « des idées riches et nouvelles ». À l’époque, ces paroles ont été considérées comme une sorte d’« hommage subtil ». Mais l’obstination de Leila Barakat (l’un de ses traits de caractère) l’a poussée quelques jours plus tard à revenir à la charge, armée du plan du projet. Elle a insisté sur le fait qu’elle tenait à être indépendante dans la gestion de ce supplément, et a annoncé qu’elle ne tarderait pas à présenter une maquette aboutie, du choix des polices de caractères à celui des articles, de la sélection du papier à celle des illustrations, toutes glanées parmi « les créations des peintres les plus prestigieux ».

Celui qui connaît Leila Barakat ne s’est pas étonné qu’elle ait accompli son dessein : le premier numéro est paru en même temps qu’était célébré le quarantième anniversaire d’As- Safir, dont il incluait quelques articles publiés au cours du mois précédent. La lucarne pratiquée par Leila Barakat pour permettre au lecteur francophone de découvrir ce qui se publie en arabe, n’a pas tardé à s’agrandir pour se transformer en fenêtre panoramique, notamment après qu’elle a demandé à quelques amis francophones de rédiger des articles en français, qu’elle joint aux articles traduits dans le cadre d’une thématique définie pour chaque numéro. Le Safir francophone n’est donc pas une « revue indépendante », puisqu’il associe des articles publiés en arabe puis traduits en français, à des articles spécialement rédigés en français pour le mensuel, faisant ainsi se côtoyer des signatures connues et des noms de jeunes talents.

Leila Barakat a lancé son projet en arguant que le monde actuel croule sous une avalanche d’événements et de nouvelles qui ne nous laissent pas le temps de respirer ; de ce fait, affirme-t-elle, « il est nécessaire de trier les informations pour les mettre en relief » et d’analyser « de manière plus approfondie celles qui nous parviennent ». Cette idée lui a servi de tremplin pour se lancer dans l’aventure, car elle avait constaté que la presse se pliait trop souvent au « discours globalisant », d’où « la nécessité d’un supplément contestataire qui s’oppose au courant dominant ». Elle a ainsi misé sur As-Safir, qu’elle déclare « préférer à tout autre pour son ton critique et rigoureux ». D’autre part, elle considère que, sur le plan politique, « nous avons besoin d’une revue francophone qui adhère à la vérité et à la justice, qui supporte les causes nobles, qui transmette honnêtement la pensée arabe et qui démontre qu’on peut être à la fois francophone et partisan de la cause palestinienne ».

Ajoutons à tout cela, mais à un niveau plus personnel et selon ses propres dires, que Leila Barakat avait besoin de « renouer avec l’écriture », après avoir été accaparée par ses tâches administratives auprès de divers ministères ainsi que par sa gestion de Beyrouth Capitale mondiale du livre, en 2009, dont elle fut la coordinatrice générale. L’activité au sein du Safir francophone « est un va-et-vient entre la littérature et la politique ; je suis convaincue que l’écriture doit contenir l’esprit et que nous ne devons jamais laisser tomber l’écriture. Hélas, c’est ce que je fais souvent, avoue-t-elle, mais je suis heureuse parce qu’elle me récupère toujours ».

Cette « récupération » dure depuis une année déjà, pendant laquelle Le Safir francophone s’est acquis un public et a favorisé la communication « entre les personnes qui se tiennent éloignées les unes des autres à cause de la barrière de la langue, ou à cause des différences et des divergences culturelles et intellectuelles », selon les mots de notre confrère Talal Salman.