« Non ! la maison n’est pas hantée… » Tels sont les mots que je me répète en franchissant le seuil de mon domicile familial, une vieille maison aux murs jaunes et décrépis, où l’on ne trouve d’ailleurs plus guère de famille, et qui me sert de résidence secondaire. Mes parents sont décédés, mon frère est parti. Livres, encyclopédies, documents, journaux, rapports, études et papiers en sont désormais les seuls habitants. Ou du moins je veux le croire…

Ma résidence principale est l’errance. L’avion, que je prends régulièrement, se déleste de moi avec indifférence dans des hôtels désincarnés, blasés d’accueillir des existences de nomades inconnus.

Bien entendu, c’est la maison familiale que je préfère – bien que, paradoxalement, je n’y séjourne plus que rarement. Passé et futur m’y donnent rendez-vous. Il n’y a que les ignorants pour faire table rase de tout ce qui n’est pas présent. Nous sommes habités par notre passé, dont nous avons le devoir d’optimiser les expériences, et nous formons, à tout âge, une projection pour le futur… et pour la postérité.

Pourquoi dit-on que la maison est hantée ? 

Cette maison aux plafonds qui s’effritent, aux portes rouillées, aux rideaux éraillés par l’usure, aujourd’hui presque abandonnée et cernée par les poussières de la rue Hamra, a connu son heure de gloire. Durant la guerre civile, il y a plus de trente ans, comme elle regorgeait de vie ! Elle réunissait mes amies de toutes confessions, les unes et les autres ne pouvant faire sous les obus l’aller-retour entre l’est et l’ouest de la ville. Il suffisait d’un « Papa, Hala peut-elle dormir chez nous ? Les roquettes pleuvent » pour regrouper gaiement toute une bande de jeunes filles dans ma chambre, nuit après nuit, des années durant, avec une hospitalité peu coutumière. Quand je rencontre l’une d’elles, trente ans après, elle m’en reparle encore.  

Mais pour une raison ou une autre, plusieurs de mes amies se laissèrent persuader que la maison était hantée. « Pourquoi, y entendez-vous des bruits ? Y voyez-vous des fantômes ? » Je ne suis pas superstitieuse, je n’y croyais pas. « Ce n’est que le vacarme chaotique de Hamra ; nous habitons, après tout, la rue principale de la capitale. »

Il n’y avait pas que mes amies que je ramenais à la maison. J’apportais aussi de pleines moissons de rêves, avec eux mes soucis, mes projets échafaudés – et les obstacles à leur exécution, que je pressais mes parents d’aplanir, donnaient lieu à de savantes controverses, étant donné tout ce qui les différenciait l’un de l’autre. Mais c’est précisément cette différence qui, plaçant le problème sous leurs regards croisés, enrichissait l’éventail des solutions préconisées.

Ma mère, à cheval entre le droit et l’économie, était l’avocate de la banque Intra, et avant de vous envoyer son petit bonjour du matin, elle vous annonçait le cours des devises rares et du baril de pétrole. Parfaite investisseuse, elle se prévalait d’avoir fait fortune avant l’âge de trente ans. Mon père, descendant de paysans, doté d’une intégrité démodée d’inspecteur des Finances, ne se souciait que de l’Etat, et il n’a jamais apporté à la maison autre chose que son salaire. Elle en revanche, avait toujours regardé la misère de haut. A cinq ans je connaissais par cœur les marques griffées de ses achats, Channel pour les robes, Cartier pour les bijoux, Baccarat pour le cristal, Limoges pour la porcelaine, sans oublier les meubles Louis XVI, les Aubusson, le damas soyeux... Ma mère cultivait sa différence, mon père ne souhaitait en rien sortir du lot. La bourgeoise sophistiquée,  égocentrique, imperméable aux sentiments d’autrui, frisait l’arrogance, tandis que le paysan modeste, simplement humain, était un bon vivant à la chaleur communicative, accommodant dans ses relations sociales. Elle, était une féministe acharnée : à ses yeux Golda Meir avait ses vertus. Lui, comme beaucoup d’hommes, trouvait barbante la cause des femmes. Et comme bien souvent, tandis que ma mère se cantonnait dans sa fidélité frustrante de femme orientale, mon père la trompait à volonté, peu découragé par les scènes de ménage qu’elle lui faisait. « Etes-vous marié ? » lui demandaient les jolies femmes. « Pas beaucoup », répondait-il. Mais ces deux êtres que si peu de choses rapprochaient avaient décidé de se marier, et leur union ne pouvait être qu’explosive. De leur hymen destructeur je fus le fruit.

La cheftaine du foyer, qui s’était coulée dans le moule protocolaire des mondanités, m’a forcée à apprendre de bonne heure le piano. « Pourquoi l’y contrains-tu ? s’insurgea le chef du foyer, tu vois bien qu’elle ne montre pas d’inclination pour cet instrument ! » Je dus pourtant m’y résoudre, et durant sept années de souffrance musicale, chaque fois que l’on recevait je redoutais le « Tu viens nous jouer un morceau ? » suivi d’applaudissements dont je me serais bien passée. Un piano énorme débarqua de force dans notre maison – que l’œil ironique du papa paysan surnomma « le chameau »… Enorme ou pas, si jamais j’y laissais traîner un cahier d’exercices, aussi léger, aussi insignifiant fût-il, les remontrances maternelles (« On ne laisse pas traîner ses affaires sur le piano ! ») suffisaient pour que je déleste prestement l’immense couvercle de l’instrument de quelques misérables grammes de papier.

Il est une pièce où ma mère ne pénétrait jamais : la cuisine. Pour les repas – et dussions-nous crever de faim – elle nous laissait dédaigneusement à la merci de son partenaire, qu’on appela alors « papa poule » en référence à notre feuilleton préféré. Mon père eut la mauvaise idée de demander secours à ma tante : « Et si tu apprenais à Leila comment nous faire un gâteau ? ». C’était sans compter avec son épouse hautaine qui, ayant surpris ma tante qui guidait mes mains pour battre la crème fraîche, entra dans une colère noire : « Fais de ta fille une ménagère si tu veux, mais laisse la mienne devenir ce qu’elle doit devenir ! ».

Oui, le ménage se prêtait à tous les dérapages. Que je grossisse ou mincisse importait peu. Que je tombe malade encore moins – sauf pour me le reprocher. « Quelle perte de temps, tu aurais pu l’utiliser pour étudier… » Si bien que le jour où j’attrapai la fièvre de Malte, je m’en fus croupir seule à quelques centaines de mètres de la maison, à l’hôpital Najjar, et de toute la semaine je n’eus droit à la visite d’aucun des membres de cette famille singulière.

La plupart d’entre nous blâmons nos parents pour tel ou tel motif, jusqu’à les accuser d’avoir gâché notre jeunesse. Le blâme est-il recevable ? En effet, pouvons-nous prouver que nous aurions fait mieux ? Pour avoir passé le plus clair de ma vie professionnelle à gérer des équipes, il me semble que le management d’autrui est parfois comparable à l’administration d’un enfer. Qu’en est-il de la famille, en comparaison ? Comment gérer vingt-quatre heures sur vingt-quatre et des années durant, les enfants que l’on a mis au monde ? L’expérience est quoi qu’il en soit un pari audacieux, mais je ne peux vous en dire plus – je suis restée célibataire.    

A la sortie de l’école, le choix d’une spécialisation fournit à mes parents l’occasion de ferrailler à nouveau. Ma mère anglophone voulait que j’intègre le système anglo-saxon de l’Université américaine de Beyrouth. « French is for empty saloon conversations. English is the language of the future ! » Mon père francophone penchait quant à lui pour le système français, qui disait-il forme la réflexion et apprend à approfondir l’analyse. Qui avait raison, père ou mère ? Les deux à vrai dire. Partant, je pris âprement le chemin d’une formation universitaire anglophone le matin, et francophone l’après-midi, pour me retrouver, après quelques rudes années, avec deux diplômes. Mais il fallait aussi que j’intègre, suivant l’exemple parental, la vie professionnelle parallèlement aux études ; il s’agissait pour eux d’un impératif moral. J’ai donc commencé, surcroît de labeur, à travailler à dix-huit ans – pour ne plus jamais m’arrêter depuis.  

A l’issue de mes deux premiers cycles universitaires, couronnés par un double diplôme, ma mère était comme moi non rassasiée. Et comme moi, elle désirait la poursuite de mes études outre-mer pour le doctorat. Mon père abhorrait l’idée. « Tu veux me séparer de ma fille pour cinq ans ? », tempêtait-il. « Pas du tout, je veux qu’elle ne revienne jamais. Je veux lire ses nouvelles dans les journaux pendant qu’elle s’illustre ailleurs. »  

A beaucoup d’égards ma mère était un homme 

Il est vrai qu’elle craignait que la guerre du Liban ne bride mon ascension. Là où les membres antagoniques de ce couple devenaient presque compères, c’était pour nous envoyer à l’école, mon frère et moi, sous les rafales de kalachnikov, et plus tard à l’université. Que les combats gagnent en intensité ou non, jamais au grand jamais ils n’ont permis à la guerre de nous accorder un jour de répit. Cela passait l’entendement : du lundi au vendredi, nous devions prendre le chemin de ces maudits établissements éducatifs, cartables sur le dos – à charge pour nous de rentrer, seuls, sous les tirs d'armes individuelles, de mitrailleuses et d'artillerie, vers un foyer presque infanticide, où les décisions étaient aussi peu dictées par l’affection que par la raison.

Mon père, comme le veut la tradition, refoula sans ménagement mes premiers amoureux ; je ne pouvais m’attarder avec l’un d’eux au téléphone. Ma mère n’en fit pas grand cas, tant qu’ils ne me détournaient pas de mes études. « Si tu ne te maries pas, tu perdras sans doute l’expérience de la maternité, estimait-elle froidement, mais les hommes ne sont nullement une perte. » 

Dans mon premier emploi de graduate, je n’ai pas trouvé de terrain propice à l’expression de mes valeurs ni à l’épanouissement de mon esprit. L’inspecteur des Finances, ravi que sa fille décroche à peu près le même salaire que lui, affirma qu’une démission serait un luxe. L’économiste, tout au contraire, y poussa promptement. Elle me dit une phrase qui allait me servir de devise professionnelle toute ma vie durant : « Life is full of opportunities » et me permettre d'engranger à ce jour près de quarante certificats d’emploi.

L’idée de préparer un second doctorat récolta un « excellent news » enthousiaste de ma mère, et se heurta à une forte opposition de mon père. Avec un geste de muette colère, il avança ses arguments, fort bons en soi : mon premier doctorat avait suffisamment grevé le budget familial, le deuxième était inutile, je ne pouvais plus faire appel à sa générosité – ce qui ne dissuada pas ma mère, laquelle m’offrit, en guise de début de financement, son bracelet de diamants. Mon second doctorat décroché, quelques années plus tard, mon père ne prit pas la peine de me féliciter, et ma mère ne put ni le chapitrer ni se réjouir : elle était déjà morte. Son compagnon allait attendre quinze ans pour la rejoindre.

Quand vos parents meurent, allez-vous encore trouver quelque chose à leur reprocher ? Les accablerez-vous jusqu’au tombeau ? L’heure de la maturité n’est-elle pas au contraire celle où l’on devient son propre père et sa propre mère, où l’on enfante résolument sa vie et sa trajectoire ? A quarante-sept ans j’ai décidé que ma jeunesse avait encore des jours fastes devant elle. Sans amertume ni colère pour les heures du passé. D’ailleurs, j’ai gardé tous les vêtements de mon père, jusqu’à la moindre bretelle. Ses costumes ont une âme. Plusieurs années après sa mort, ils portent encore son odeur. De ma mère j’ai conservé les antiquités, les bibelots, les meubles Louis XVI, les cristaux de Baccarat, la porcelaine de Limoges, les Aubusson, le damas soyeux... Aujourd’hui ce précieux héritage est presque en lambeaux, écorné, ébréché, dépareillé, poussiéreux, décoloré par les décennies, mais il est toujours là, intact. Il fait toujours partie de « leur » maison.

Et quand je pénètre dans cette demeure dont je fus le centre autour duquel tout gravitait, quelque chose, quelque chose ou quelqu’un veut me dire que je suis encore attendue. « Tu n’as pas peur, seule dans cette maison ? », me demande-t-on. Non, je n’ai pas peur. Et non, je ne suis pas seule… Si j’entre préparer mon dîner dans la cuisine, je sens la lourde présence de ma mère dans mon dos, je revois, à travers la nuit, son froncement de sourcils. Cette pièce m’était interdite. Si je m’attarde au téléphone avec quelque prétendant, j’ai encore l’angoisse d’être surprise par mon père.  Si quelque cahier traîne sur le piano, sur ce « chameau » que personne n’a fait résonner depuis plus de trente ans, je frissonne et accours bien vite pour l’enlever avant que s’y accrochent les yeux fureteurs de la maîtresse de maison.

Sont-ils réellement partis ? Quand je dors dans cette maison, trop pleine encore de la présence de ceux qui y ont vécu, mes songes semblent ne plus m’appartenir. Ils sont truffés de messages et de codes à déchiffrer. Mon imagination s’emballe, elle me fournit des visions presque téléguidées, envahie par les objets, les habits, les esprits des anciens locataires qui semblent déterminés à ne pas s’éloigner. Impossible d’y passer une seule nuit, depuis leur départ, sans qu’ils ne visitent mon sommeil, en rêves ou en cauchemars.

Avant de m’assoupir, quand je pose ma tête sur l’oreiller, j’entends vaguement les voix d’autrefois, on dirait qu’elles vont se livrer à une nouvelle altercation. Ce sont mes parents, je le sens je le sais. Sans doute reste-t-il encore entre eux quelque dissentiment. Puis, quels que soient mes problèmes du moment, ils s’y penchent, et à mesure que le sommeil m’emporte j’entends plus clairement leurs argumentations. Chacun analyse le cas de la façon qui lui est propre. Bien sûr, pendant qu’elle préconise une solution, lui s’y oppose. Elle raisonne en économiste, lui en homme d’Etat. Et au réveil, après que le rêve a récapitulé la logique de chacun, je réfléchis en connaissance de cause. La vieille maison, ou le sommeil entre ses murs, se sont parfaitement fait l’écho de leurs esprits respectifs.