Un quart de siècle après l’accord de Taëf, conclu au terme d’une guerre civile, arabe et internationale de quinze ans, et considéré comme l’épilogue d’un conflit portant sur le statut des confessions religieuses dans le système politique, la nostalgie reste forte d’un Etat qui conférerait tout pouvoir aux chrétiens et, plus précisément, aux maronites, se contentant d’amadouer les fractions musulmanes avec des postes plus honorifiques que réellement signifiants.
Il est à regretter que le débat sur le « système » ne s’intéresse pas aux droits indéniables des citoyens – en réalité moins citoyens que simples sujets administrés –, droits à la démocratie ou à la justice sociale, ni n’envisage une véritable définition de l’identité nationale. Il se concentre en effet uniquement sur les postes du pouvoir, entendus comme « droits » inaliénables des confessions religieuses et considérés comme des privilèges que nul ne peut remettre en cause, sous peine de voir la guerre civile faire rage à nouveau.
Après l’explosion de la situation en Syrie et en Irak, la classe politique chrétienne au Liban se prend à passer outre les faits sur le terrain, tels les massacres, la destruction généralisée et les dangers planant sur les pays et les nations dans leur globalité, pour focaliser son discours et son action sur les seules minorités chrétiennes, comme si ces dernières constituaient l’unique cible de la terreur, tandis que le reste des habitants, pourtant simples citoyens, bénéficierait d’une sécurité et d’un bien-être à toute épreuve. La réalité est tout autre et personne n’est épargné, tant il est vrai que Daech reste suspendu comme une épée de Damoclès au-dessus de toutes les têtes sans distinction.
Au Liban, les chrétiens revendiquent une nouvelle loi électorale qui les affranchirait d’un partenariat avec « les autres » et ce, à la faveur d’une « cantonisation » qui autoriserait des modalités de vote et d’élection de leurs propres députés, en parfaite autarcie par rapport aux autres confessions religieuses, mais sur le principe d’une égalité de sièges. Par la suite, ils participeraient à l’élection d’un « président » en deux temps : un premier temps strictement chrétien précéderait les élections nationales, tenant compte toutefois de la popularité des candidats dans leur milieu d’origine.
Chaque fois que le système confessionnel est ébranlé, il démontre son impuissance à construire un État pour l’ensemble des citoyens, et son incapacité à faire face aux crises politiques et sociales, crises que ses grands pontes ne se privent pas de susciter et d’exploiter à des fins suspectes, pour engranger des bénéfices illégaux ou conclure des affaires louches. Or c’est précisément quand le système se paralyse que des voix s’élèvent pour demander encore plus de confessionnalisme, rappelant notamment que « les droits des chrétiens » ne sont pas négociables, qu’ils ne souffrent aucune modalité de changement ou d’amendement, sans quoi le pilier de l’unité nationale s’effondrerait.
Il va sans dire que les grandes figures musulmanes du système tirent profit du crescendo confessionnel chez les leaders chrétiens, et ne manquent pas de rappeler à cet effet qu’elles ont également leur part des gains et des intérêts, laquelle se résume trivialement comme suit : « Vous en voulez toujours davantage, alors nous aussi. Car, comme vous, nous sommes les gardiens des droits de nos communautés ! ».
C’est ainsi que le peuple est progressivement occulté, remplacé par des masses d’ouailles qu’il est aisé de convertir, moyennant quelques services, en sujets parfaitement vassalisés, à la solde des chefs des confessions religieuses. Pendant ce temps, s’estompe peu à peu l’existence même du « citoyen » et de « l’État civil », vestiges d’un luxe que les Libanais ne sont plus hélas ! en mesure d’assumer.