En ces temps de ténèbres où les cœurs s’obscurcissent, vidés de toute compassion et de tout amour, où le feu qui consume les hommes à vif dévore aussi les livres saints, me revient le souvenir d’une époque heureuse ; j’entends le tramway et revois la Beyrouth d’autrefois, elle m’habite avec ses places, ses souks bruyants et animés, elle qu’on assassina bientôt, avec préméditation, pour ériger sur ses ruines des constructions d’une plastique irréprochable mais sans âme, réservées aux nantis. Mon cœur n’a pas oublié la maison en grès construite par mon père pour y couler des jours paisibles avec ma mère. A la porte d’entrée, le jasmin aux branches indolentes, planté de ses mains, accueillait les visiteurs de ses effluves parfumés ; il s’est desséché et son parfum s’est tari de tristesse à la disparition de mon père. J’ai gardé en mémoire les rosiers grimpants accrochés à la clôture de fer forgé, les senteurs pénétrantes et vivifiantes de l’acacia, avec ses grappes de fleurs jaunes et veloutées, le scintillement des gouttelettes d’eau dansant à la surface du bassin, l’ivresse du jasmin d’Arabie accompagnant le café du matin, la rivière d’étoiles éparpillées dans le ciel de nos nuits d’été, le tapis de feuilles d’automne jonchant le jardin, l’hiver rigoureux et la morsure du froid que seuls savaient chasser les braises de notre cheminée, puis le mimosa en fleur, au fond du jardin, annonçant le retour de la belle saison. Il me reste en bouche le goût de l’eau de fleur d’oranger, saveur des pâtisseries orientales savamment alignées sur d’immenses plateaux de cuivre ; cuites sur un feu de bois de pin, elles étaient parfumées à l’encens de résine, ce qui leur conférait ce goût unique et incomparable et constitue, sans doute, un des grands secrets de leur fabrication.

La mémoire, s’obstinant à exhumer les bribes d’un passé perdu, se penche sur la bonté des hommes et retrouve les paroles des veillées, les rires innocents mêlés aux volutes des narguilés ; elle se replonge dans l’attente fébrile du jeudi soir, le premier de chaque mois, où les cœurs se mettaient à l’écoute de la voix sublime d’Oum Koulsoum et des compositions d’Abdel Wahab, emportés sur le Nil éternel à bord d’une felouque, en compagnie de Cléopâtre partie retrouver Amon dans le temple de Karnak. La mémoire retrouve le jeune garçon en vêtements de fête, elle suit le pas des filles aux robes colorées et aux tresses sages, dévisage ceux qui les accompagnent ; tous marchent sur les trottoirs d’un pas nonchalant vers le bois de Beyrouth, pinède verdoyante envahie de balançoires de toutes sortes à bord desquelles embarquait notre joie débordante, vaguement troublée par la frayeur de l’envol.

La pinède de Beyrouth constituait, avec ses visages, ses couleurs et tous ses petits événements, un microcosme de la vie merveilleuse : elle abritait ce magicien qui n’hésitait pas à enfoncer des épées dans un coffre en bois où était enfermée une jeune femme ; quand il semblait qu’elle allait mourir sous nos yeux, notre angoisse se dissipait soudain en la voyant sortir du coffre en chair et en os, rayonnante et chaleureusement applaudie par un public ravi comme par le magicien lui-même. Dans la pinède habitaient aussi le charmeur de serpents et le montreur de singes, qui faisait danser ses animaux au rythme du tambourin. Le kinétoscope, « télévision » d’un autre temps, nous racontait des histoires de princesses dans une sorte de carnaval de l’enfance dont les pins eux-mêmes témoignaient qu’il n’était ici à nul autre pareil.

Après avoir fait le plein de joie et vidé nos poches jusqu’au dernier sou, nous rentrions affamés pour le repas festif, une dinde cuisinée par maman avec amour.

Le bonheur avait élu domicile partout dans les cœurs, malgré le manque de biens matériels. Car l’amour et la morale, aujourd’hui raréfiés, constituaient l’unique ligne directrice de nos existences. L’argent n’était qu’un moyen de subsistance et non une fin en soi ; la foi, adoration de Dieu pour lui-même, ne convoitait pas l’appât du paradis.

Beyrouth, ma capitale, jouit dans mon âme d’un amour sans déclin. Le jour où j’y suis né, je suis né à moi-même. Lorsqu’elle fut envahie de toutes sortes de constructions en béton armé et de toutes formes de folies meurtrières, je perdis la ville qui m’était familière et fus perdu pour moi-même. La ville me devint étrangère et j’y devins étranger.

… Par un soir de silence, et de peur de se perdre tout autant que moi, Beyrouth émigra hors de Beyrouth. Elle prit le tramway, emportant ses tuiles rouges et ses beaux balcons aux rampes de dentelle, gardiens de notre mémoire, laissant derrière elle le sillage parfumé de ses jasmins et l’image d’un temps heureux à jamais révolu.