Le Liban est à cette heure tenaillé par le désespoir. Tout flambe aux alentours et le pays se réfugie derrière les barreaux de sa propre prison. Absurde est le bras de fer chronique entre les deux parties en conflit. Absurde l'entêtement à demeurer sur le mode répétitif. Absurde l’obstination à camper sur des positions chargées de colère et de hargne, éternellement soldées par l’échec et la ruine. Il est absolument scandaleux de constater que certains ne prennent pas conscience qu’après tant de sang versé, le pays ne court qu’à sa perte. Cette volonté de se protéger en se barricadant derrière les murs épais de l’apolitique est terrifiante, alors que tout laisse présager qu’il ne restera pas pierre sur pierre dans tout l’Orient.

Il est naturel que le Liban ne soit pas unifié, tant il est vrai que ses appartenances à des axes antagonistes sont multiples et que ce qui divise les Libanais est, incontestablement, plus  décisif que ce qui les rassemble. L’engagement du Hezbollah dans les combats en Syrie apparaît lui aussi comme une chose naturelle (et il n’y a là aucun jugement de notre part), puisqu’il se définit comme opposition face au danger israélien (autrefois appelé occupation), et qu’il constitue le fer de lance de « l’axe du refus » et de la résistance, un axe qui s’étend de Téhéran à Gaza en passant par Damas.

Il s’ensuit également que l’adhésion des forces du 14 mars, plus précisément du Courant du futur, à l’axe saoudien ou axe du Golfe, s’avère compréhensible, puisque l’alliance établie entre les puissances régionales calque ses références politiques sur celles des puissances internationales, pour lesquelles la résistance et les forces de changement restent parfaitement illégales.

Le Hezbollah a choisi d’imposer progressivement son ingérence en Syrie, sans provocation aucune, tentant de la faire accepter peu à peu et sans trop de bruit. Pourtant les observateurs savaient bien que le Hezbollah s’impliquerait dans les combats, pour se défendre lui-même et pour défendre le régime qui l’a protégé pendant deux décennies de conflit ouvert avec Israël. La défense des lieux saints, notamment le mausolée de Sayyeda Zeinab, ou la protection de villages syriens habités par des Libanais, ne constituaient que des alibis destinés à faire diversion dans le cadre de la conjoncture militaire qui prévalait alors. Si aujourd’hui le Hezbollah dévoile clairement ses intentions profondes, c’est en réponse aux fronts ouverts contre le régime en Syrie, contre l’Iran dans le Golfe, les chiites du Bahreïn ou les Houthis du Yémen…

Telle a été l’évolution des priorités pour le Hezbollah, jusqu’à son engagement total en Syrie, répondant en quelque sorte aux « besoins ». Or le besoin actuel s’intitule : urgence de faire face à Daech et Al-Nosra ainsi qu’à ceux qui tirent les ficelles, à savoir l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Qatar, pour empêcher la chute totale d’un régime militairement exsangue mais politiquement tenace, une chute qui signifierait incontestablement, sur le plan intérieur, un adieu au Liban et, avec lui, à tous les Libanais.

Quant à la position du Courant du futur, celle de ses partisans et partenaires, elle n’appelle pas non plus la réprobation, car le parti se maintient depuis longtemps dans son axe naturel. N’ayant jamais participé à « l’axe du refus », sa relation avec le régime syrien a toujours été empreinte de suspicion, d’inimitié et d’affrontement, jusqu’à son implication dans la bataille pour sa chute. Les deux entités antinomiques se font donc face en Syrie, au Yémen, en Irak et partout. Elles dessinent deux lignes parallèles qui ne se croisent pas. Il semble que jusqu’ici le Liban ait réussi à échapper au désastre, malgré le sérieux des engagements, même si ceux-ci restent relatifs, en fonction des forces et des armements en présence, des financements et des figures dirigeantes en jeu. Quoi qu’il en soit, le prix payé sur le plan intérieur reste largement inférieur à celui qu’aurait imposé le transfert des affrontements militaires sur le territoire libanais.

Hassan Nasrallah se rend en Syrie pour défendre le Liban et le régime syrien. Sa priorité : se battre contre les groupes takfiristes, Daech, Al-Nosra et « l’armée de la conquête » (« Jaish el Fatah »), autre nom de guerre d’Al-Nosra. Et il a bien raison de considérer l’enjeu comme vital. En effet, les rapports en circulation dans plus d’une capitale, ici et ailleurs, font mention d’une barbarie sans nom, d’un arrachement impitoyable des populations à leur terre, et d’un gouvernement religieux inspiré des pratiques d’un pseudo califat, dont il tire raison et déraison, jusqu’à l’apostasie et aux guerres d’extermination, ne tolérant que lui-même et n’autorisant aucune coexistence, d’aucune sorte, pas même précaire et inconditionnelle.

L’espoir d’une modification des positions, serait-elle provisoire, n’est pas en vue. Les sunnites modérés n’ont pas manifesté d’hostilité à l’égard de Daech et d’Al-Nosra. Leur ennemi actuel est le Hezbollah. Ils sont tombés dans une reconnaissance, du reste assez ambiguë, des victoires de Daech et d’Al-Nosra, et ont affiché un dénigrement flagrant des victoires remportées par la résistance sur les takfiristes. Certes, ils ont parfaitement conscience du danger que représente Daech, et ils appréhendent avec tout autant d’inquiétude les actes non filmés et non médiatisés commis par Al-Nosra. Mais tout sunnites modérés qu’ils sont, ils pourraient pourtant bien se ranger dans le camp unique d’Ahl Al Sunna, quelle que soit la formule politique choisie. Voit-on bien les conséquences d’une telle position pour le Liban et les Libanais, en cas de victoire de Daech et d’Al-Nosra ?

Walid Joumblatt oscille quant à lui entre une franche option de salut et une double catastrophe : soit le salut de la communauté druze en Syrie et l’effondrement du régime syrien, soit une fatale perdition de la Syrie puis du Liban à sa suite, ce qui laisserait tant sa communauté que son pays, à la merci de Daech. Les chrétiens de leur côté se font les vassaux de partis contraires, les uns se rangeant derrière le Hezbollah, les autres derrière le Courant du futur, et dans les deux cas on ne fait toujours que suivre les lignes politiques et les lignes de feu, alors qu’il incombe à tous d’œuvrer pour la survie du Liban. Mais ce choix nécessite un total renversement de l’échelle des priorités.

Qui ne perçoit pas la perdition qu’incarnent Daech et Al-Nosra est coupable avec préméditation. Car Daech et consorts, dont le despotisme et la barbarie sont sans limites, sont en passe de créer un pôle islamiste international sous l’égide de leur califat. Comment croire alors que le Liban est à l’abri d’une décapitation, d’une extermination de ses minorités et d’une contrainte de ses sunnites à la soumission ?

Si tel est notre horizon, ayons au moins le courage du désespoir et lançons un dernier appel au secours : aidez-nous à sauver Baalbeck et Jbeil, après la chute de Palmyre et la destruction de Ninive…

Nasri Al-Sayegh est le responsable de la page « Opinions et perspectives » d'As-Safir.