Après le succès de la Révolution islamique en Iran, en février 1979, nombreux étaient ceux qui lui pronostiquaient une viabilité de quelques mois. Un an plus tard, surtout après le déclenchement de la guerre avec l’Irak, on prédisait que la révolution ne célébrerait pas son deuxième anniversaire… Aujourd’hui, tous reconnaissent que la République islamique d’Iran est une grande puissance régionale, si ce n’est la plus grande, et qu’elle a acquis une stature d’acteur international, engageant des pourparlers avec les superpuissances. Elle le doit à son influence grandissante, qui s’étend à toutes les régions de l’Orient arabe, du Yémen à la Syrie, en passant par le Golfe.

Quand l’organisation de l’État islamique en Irak et au Levant (Daech) a proclamé son califat dans l’est de la Syrie et l’ouest de l’Irak, en juin 2014, on a dit qu’elle n’allait pas tenir bien longtemps, surtout après la mise en place de la coalition internationale pour la mettre hors jeu. Or, non seulement cette organisation s’est maintenue sur le terrain, mais elle a poursuivi son expansion en Irak et en Syrie, après avoir conquis en une semaine la ville de Ramadi, capitale de la province sunnite d’Al-Anbar, en Irak, puis la ville historique de Palmyre, en Syrie.

Quels sont aujourd’hui les points faibles et les points forts de cette organisation ?

Dans le cadre de l’ordre mondial établi depuis la fin de la Première Guerre mondiale, il n’est jamais advenu qu’une organisation non-étatique ait envahi une terre s’étendant de part et d’autre des frontières entre deux pays. Or, l’État islamique occupe actuellement plus d’un tiers des territoires d’Irak et de Syrie, des régions riches en pétrole et qui abondent en eau. (...)

En ce qui concerne les ressources financières de Daech, elles proviennent d’abord des dons de fanatiques religieux, des nantis des pays du Golfe en particulier. Et certains pays de la région ont facilité la circulation de ces fonds, en dépit de l’interdiction internationale. En outre, selon certains rapports, les pays voisins de l’État islamique, en particulier la Turquie et le régime syrien, ont acheté à bas prix, de façon directe ou indirecte, le pétrole extrait des puits occupés par Daech. D’autre part, l’organisation a confisqué les fonds des banques qui se sont retrouvées sous son emprise – les estimations avancent la somme de plus d’un demi-milliard de dollars, récolté rien que dans la région de Mossoul. Ajoutons à cela les rançons exigées suite aux enlèvements d’innocents qui traversent par hasard une région fraîchement tombée sous la coupe « daéchienne », et les tributs prélevés sur les biens d’habitants qui se réveillent un matin pour apprendre qu’ils se trouvent désormais en territoire conquis.

La disponibilité des fonds a permis à Daech de se pourvoir en armes. Celles-ci ont d’abord été acheminées de la Libye à travers la Turquie, et grâce à un financement qatari, selon certains rapports occidentaux. Mais la manne providentielle est tombée lors de l’occupation de la région de Mossoul, où l’organisation a hérité des riches dépôts d’armement lourd et léger cédés par les Américains à l’armée irakienne, laquelle n’a opposé aucune résistance face à l’organisation extrémiste. Par ailleurs, l’efficacité stratégique démontrée par Daech reflète celle des militaires baasistes irakiens que le nouveau régime de Bagdad avait bannis, et révèle la présence de recrues expérimentées ayant servi dans des armées et des forces de sécurité arabes ou occidentales, ou d’autres régions musulmanes comme les républiques caucasiennes de l’ancienne Union soviétique.

Les deux régimes, irakien et syrien, ont certes contribué à l’apport en hommes, le premier après l’invasion des États-Unis, le second en s’opposant à cette occupation, préparant par là le terreau favorable à ce genre d’organisation extrémiste. Cependant, la majorité des contingents de Daech a débarqué en Syrie et en Irak en provenance d’autres pays arabes et musulmans, des pays occidentaux et de la Russie, après avoir traversé la Turquie ou le Liban, et dans une moindre mesure la Jordanie. Des dizaines de milliers de jeunes fanatiques religieux et de terroristes de toutes obédiences ont gagné la Syrie et l’Irak en quête d’argent et de pouvoir, ou pour assouvir leurs penchants, leurs pulsions et mobiles infernaux, espérant accéder au paradis d’Allah en tranchant le cou d’êtres humains pour la seule raison qu’ils sont d’une religion différente de la leur, ou en commettant des attentats suicides dans des endroits bondés, habités par une population qu’ils jugent mécréante.

Mais une grande part de la puissance de Daech est la résultante du conflit politique entre les puissances régionales. Lorsqu’il a annoncé la création de la coalition internationale (qui a exclu l’Iran), le président américain Barack Obama a tenu à préciser que l’élimination de Daech prendrait trois ans, car les États-Unis se sont engagés à n’avoir recours qu’aux frappes aériennes. Vaincre Daech exigerait pourtant parallèlement la mobilisation de troupes au sol, ce que les autres pays de la coalition sont incapables d’assumer. Le président américain a également promis d’augmenter les capacités militaires de l’armée irakienne et de former, en Turquie, en Jordanie et en Arabie saoudite, des troupes capables de combattre à la fois le régime syrien et Daech. Aucun de ces deux objectifs n’a été atteint. L’armée irakienne réformée a repris la ville sunnite de Tikrit, épaulée par un massif ralliement populaire à dominante chiite, mais elle a échoué à conserver la ville de Ramadi, à cause notamment des pressions arabe et américaine sur le gouvernement irakien, qui ont entravé l’intervention populaire, si décisive dans les combats. Quant aux forces aériennes de la coalition, elles se sont limitées aux avions et drones américains, sans participation arabe effective. En d’autres termes, plus crus, les États arabes sunnites et la Turquie préfèrent que Daech se maintienne, plutôt que de le voir remplacé par une armée irakienne soutenue par un rassemblement populaire. Dans ses frontières actuelles, l’État islamique sépare l’Iran et l’Irak du régime syrien et du Hezbollah, et cet état de choses sert les intérêts de ces pays ainsi que leurs objectifs. (...)

Pour ces faits et raisons, et d’autres, Daech va continuer à s’incruster chez nous pour longtemps, bien qu’il soit dans l’intérêt de tous les États concernés de l’éradiquer le plus rapidement possible.

Abdallah Bou Habib était l’ambassadeur du Liban aux Etats-Unis.