Elle avait beaucoup d’allure, un style ensorceleur qui répondait à son goût pour l’impertinence. Son caractère entreprenant se lisait dans l’insistance de ses yeux verts. A sa belle plastique, elle joignait une admirable beauté de bédouine, la beauté arabe parfaite, telle que l’ont chantée les poètes. Son corsage se chargeait de valoriser les mouvements d’une poitrine qui ne pouvait passer inaperçue. Ses vestes en satin, de couleurs criardes, lui faisaient une seconde peau. Dans ce milieu ultra-conservateur où hommes et femmes ne se serrent pas même la main pour éviter tout contact physique, la diablesse frisait l’indécence. A voix basse nos collègues masculins rivalisaient de propos orduriers sur sa croupe. Ses jeans étaient si serrés qu’on craignait de les voir éclater au moindre geste. Quand elle s’asseyait dans une réunion de travail, elle écartait les cuisses et le tissu moulant dessinait si bien la forme de son sexe qu’aucun des hommes présents (fussent-ils laïques ou islamistes) ne se concentrait plus sur les discussions en cours.

Shéhérazade était mon experte-assistante dans un projet de développement mis en œuvre dans une région reculée de la campagne arabe. Ce cadeau empoisonné me fut envoyé par le représentant du bailleur de fonds du projet, qui avait falsifié son CV et lui avait procuré de faux certificats d’emplois pour l’imposer comme experte – mais elle n’était experte en rien, sauf en hommes à vrai dire. Peu douée pour le travail administratif, elle manquait aussi d’aisance dans son expression en anglais, et ne proférait pas un mot de français. Que devais-je en faire ? L’insolente passait le plus clair de son temps à repasser du brillant sur ses lèvres juteuses ou à appliquer son khôl noir sur ses paupières, collée à sa boîte de maquillage, cette boîte magique dont le prisme des couleurs est censé contrôler les réactions de l’autre sexe. Pétrie de frivolité, elle mastiquait constamment – sa nonchalance et ses manières trahissaient en vérité plus d’indifférence que d’arrogance ; il semblait que la vie l’avait lâchée…

Shéhérazade portait le voile sur ses cheveux teints en blond… un voile d’où s’échappaient obstinément des mèches rebelles. « Pourquoi ce hijab ? », lui demandait-on. Sa réponse, laconique, montrait qu’elle-même n’en voyait pas l’utilité : « Ma mère y tient… pour le qu’en-dira-t-on ». Son voile n’était pas très « orthodoxe » – mais aucune coquette n’est jamais en mal d’astuces pour s’inventer un « hijab chic ». Ainsi finissait-elle par ressembler aux mannequins des années soixante-dix en couverture de Vogue, avec leurs foulards purement esthétiques, bien loin des femmes arabes recouvertes de ces voiles austères qui noircissent le quotidien du paysage féminin en terre d’islam. A croire que rien ni personne ne peut résister aux ruses des femmes, ni à leur acharnement à manier l’art de la séduction. Le genre masculin dans son entier n’y est pas parvenu, alors comment un pauvre chiffon de voile le pourrait-il ?

Futile sans être sotte, elle posait systématiquement des questions inutiles sur les institutions publiques, auxquelles elle aurait pu répondre elle-même après quinze minutes de recherches sur Internet. Mais force est de reconnaître que je semblais la seule irritée. L’univers, et son fonctionnement, sont si différents vus du judas des femmes ou de celui des hommes. Ces questions offraient en effet à nos collègues mâles une chance inespérée de se répandre devant la belle, cigarette à la main, en explications qui exhalaient, avec l’haleine de tabac, les lourdes fragrances mêlées de la virilité et de la vanité. « Il n’y a rien de plus excitant qu’une jolie idiote », s’enchantaient-ils.

En vain ai-je travaillé à son éloignement. Naïf est celui qui croit qu’on licencie à sa guise un tel personnage. Et surtout pas pour son manque de résultats – qui, de la gent masculine, se souciait donc de ses résultats ? En vain rouspétais-je : « Elle m’est inutile ! ». Son protecteur n’en avait cure, et encore moins mes supérieurs hiérarchiques. Elle me semblait imposée comme une malédiction des dieux mâles.

Pourquoi cette immorale était-elle ce qu’elle était ? Par paresse mentale ? Par étroitesse de cerveau et limite d’horizon ? Par choix délibéré de concevoir la vie comme un abandon aux délices de la sensualité ? Par revanche sur le sort et farouche besoin de liberté ? A moins que, trêve de veine analyse, je m’acharne à vouloir habiller de sens la vacuité.

Je faisais mon travail, et le sien par la force des choses, mais ce n’est pas vraiment ce qui me dérangeait. Mon attachement à certaines valeurs orientales, dont la dignité (incompatible avec l’instrumentalisation des charmes féminins), me posait davantage problème. J’essayais de lui en parler. « La dignité n’est qu’un bagage encombrant sur le trajet rugueux de la vie », rétorquait-elle. « Mieux vaut s’en délester. » Je ne la comprenais pas. Peut-être parce que « Soi » seul est compréhensible, justifiable et excusable, quand « l’Autre » est incompréhensible. Les femmes qui veulent arriver à tout prix, sont-elles, à la base, autre chose que des fainéantes ? Gloire au travail, le seul exercice humain producteur d’honneur ! En tant que descendante de paysans, la paresse, dans l’équation des valeurs, était pour moi une inconnue. En tant que féministe, j’avais tout le mal du monde à voir ainsi la femme se dégrader elle-même. Est-ce pour nous avilir dans les bureaux que les pionnières du monde arabe nous ont glorieusement forgé la voie vers l’éducation et le travail ? C’était désolant. Autant dire que leur lutte n’en valait pas la peine. 

Dans certains milieux, les malheurs deviennent des avantages. Shéhérazade disposait d’un atout majeur en pays musulman, mieux que ses mensurations : elle était une femme répudiée. En d’autres termes, elle était plus qu’une simple séductrice, puisque l’obstacle de la virginité était tombé. Mes supérieurs, tous échelons confondus, lui faisaient donc une cour serrée. « Elle est souffrante, vous pouvez la dispenser de faire son travail aujourd’hui ? » me demandait l’un d’eux. Un autre renchérissait : il lui faisait lui-même son travail, et mieux qu’elle ne l’aurait fait – bien mieux. Un troisième changeait cinq fois de costume par semaine, le monde entier l’avait noté, allait-elle le remarquer enfin ? Question légitime : qui, dans ce remue-ménage, se conduisait comme le sexe faible ?

La petite madrée finit par choisir le plus puissant, le sommet de la hiérarchie, le supérieur de tous mes supérieurs, rencontré alors qu’il inaugurait un séminaire. Classique attraction des femmes pour le pouvoir, et des hommes pour l’harmonie de leurs formes : voilà donc mon assistante devenue la maîtresse de l’homme le plus puissant de la région. Elle arrivait au bureau et en repartait quand elle le voulait – qui pouvait s’y opposer ? Je m’en suis remise : sa présence, finalement, ne changeait pas grand-chose. Moi j’étais plongée dans mes rapports, elle… sur le divan de son éléphant. L’idylle se développait. Il la comblait de faveurs. Elle se para de riches atours, troqua ses parfums de mauvaise qualité pour des marques de luxe. « N’est-ce pas joli ? », me demanda-t-elle un jour en me montrant son collier à trois rangs de perles. Bien entendu, les perles fines de Bahreïn sont toujours jolies. Dommage qu’elles soient plus chères que l’honneur. Enfin, comme il fallait s’y attendre, ses indemnités augmentèrent : que des officiels puisent dans la caisse publique pour payer une femme qui passe dans leur lit n’est pas une nouveauté, ni une spécialité orientale. 

Mais un jour l’idylle prit une autre tournure. Les signes d’une affection se firent jour. Elle apparaissait plus épanouie, et paradoxalement plus légère, comme prête à s’envoler, en un mot elle était amoureuse. Et l’amant devenait jaloux. Plus personne n’osa la courtiser et les hommes qui s’attroupaient devant notre bureau s’effacèrent comme des eunuques devant leur sultan. Il y eut aussi des mécontents – son ancien protecteur, s’entend. Lui qui s’était donné tant de mal pour la parachuter dans le projet, comme il se sentait lésé de ne plus pouvoir en jouir ! Il lui rappela ses bienfaits, la harcela, mais la vipère avait trouvé un plus gros poisson…

Incroyable mais vrai, son ancien mentor intervint alors auprès de moi pour obtenir son licenciement. La gent masculine, qui ne s’embarrasse pas de dissimuler ses instincts, lacère sans culpabilité aucune la proie qui l’a tant fait courir. Non seulement je n’avais pas été secondée par une experte digne de ce nom, mais maintenant je devais m’opposer à un homme tout-puissant pour obtenir son renvoi. Faire la guerre des autres en quelque sorte, et précisément celle d’un homme sexuellement frustré. Il n’en était pas question. « Je la garde », ai-je répondu sournoisement. « Elle m’est fort utile »…

Les femmes arabes mésusent-elles de leur espace de liberté ?

Au moment où j’écris ces lignes, Shéhérazade est toujours en poste. Elle ne m’assiste en rien, mais elle est toujours mon experte-assistante. Aucun danger que la belle prenne connaissance de cet article : elle ne lit pas en général, et encore moins Le Safir francophone, la langue française n'étant pas dans ses cordes. Qu’importe en vérité le dénouement de cette histoire, je ne narre pas un roman, qui chercherait à tenir ses lecteurs en haleine. Ce qui importe en revanche, c’est comment les femmes arabes entendent utiliser leur espace de liberté, et comment un jour leur attitude servira, ou non, la cause des femmes dans leur ensemble. Shéhérazade n’est qu’un cas parmi d’autres. Regardez bien, observez : il y a, cachées ou non sous leurs voiles, mille et une Shéhérazade autour de vous. Répondront-elles toutes avec le même haussement d’épaule à la question de leur responsabilité ?

Leila Barakat est actuellement chef d’équipe d’experts dans deux projets de développement.