« Celui qui ne progresse pas chaque jour, recule chaque jour », prévenait Confucius. Les Libanais trouveraient grand profit à méditer cette citation, eux qui semblent si peu s’émouvoir de la situation où s’enlise leur pays. Pendant que d’autres progressent, en Orient ou au Maghreb, le Liban régresse : force est de le constater. Travaillant fréquemment au-delà des frontières du fier petit Etat, j’ai pu constater combien, ailleurs, des forces vives se mettent au service du progrès, alors que le Liban s’affaire à préserver le clinquant de ses vitrines et refuse de regarder ce qui pourrit – lentement, irrémédiablement – sous le masque. Triste réalité. « Loubnan »  s’aveugle.                 

Il n’est qu’à prendre l’exemple de la corruption. Le Liban est classé 136ème sur 175 pays, selon l’indice de la corruption 2014 élaboré par l’ONG Transparency International. Quelqu’un travaille-t-il à réduire ce chiffre ? La Jordanie est classée 55ème selon le même indice ; confrontée à ce fléau successivement dans les deux pays, j’ai pu expérimenter ce qui les différencie.  

« Soit tu me donnes deux mille dollars, soit ton rapport ne sera pas approuvé » : c’est ce que m’avait dit, d’un ton glaçant, un haut fonctionnaire jordanien chargé de superviser le travail des experts dans un établissement public où je dirigeais une équipe d’assistance technique. L’homme nuança ses menaces, expliquant que ce n’était pas du rançonnement, qu’il en avait besoin pour sa fille hospitalisée. C’était, bien entendu, du rançonnement.

Ce que la corruption a de plus subtil, c’est qu’elle ne laisse pas de traces compromettantes. Si les pressions du fonctionnaire étaient insoutenables, elles restaient néanmoins purement verbales. Un terrible malaise me saisissait, mon orgueil refusant de reconnaître que c’était de la peur. J’étais seule, dans cette solitude terrible qui vous accable en pays étranger quand vous êtes sans attaches, sans appui. L’homme était mon supérieur hiérarchique, et – c’est bien là la réalité des rapports hommes-femmes – mon supérieur physiquement. Le rapport de forces, la logique des choses ne recommandaient-ils pas de céder ?  J’avais du mal pourtant, étant fille d’un inspecteur des Finances de la race des incorruptibles – et dont l’« adaptation » au monde a été fragilisée par des principes en voie de disparition. Le courage, agrémenté d’un grain de folie, me poussa finalement à demander rendez-vous auprès du secrétaire général, la plus haute autorité administrative du ministère concerné. C’était ma parole contre celle de l’homme dont je me plaignais. Le secrétaire général choisit de me croire. Et de trancher. Mon supérieur perdit son poste.

Ce n’était pas la première fois que je faisais face à la corruption ; ceux qui la repèrent au premier coup d’œil la voient resurgir de pays en pays, comme une vipère démoniaque à mille vies. Or au Liban il en avait été tout autrement. Un directeur général m’avait menacée de manière bien plus discourtoise. L’homme, corrompu jusqu’à la moelle, voulait m’extorquer une signature pour détourner des fonds publics. J’avais raconté l’affaire au ministre, son supérieur hiérarchique, j’avais écrit à la Cour des comptes, fait des rapports à l’inspection centrale. Il avait fallu une enquête de huit mois pour qu’un juge de la Cour des comptes finisse par confirmer mes dires. Mais tout cela en vain. Jamais le directeur en question ne fut sanctionné.

La corruption n’est pas – loin de là – le seul domaine dans lequel la comparaison n’est guère flatteuse pour le Liban. Penchons-nous sur le domaine législatif, et comparons la façon dont le Maroc élabore ses textes de lois avec la façon dont le Liban les (mal)traite…

Le Maroc a ses yeux rivés sur l’Europe. Pionnier en matière de convergence réglementaire, il a entamé le laborieux processus de faire converger ses lois vers l’Union européenne afin d’accéder au marché intérieur européen. « Le Maroc est un arbre dont les racines plongent en Afrique et qui respire par ses feuilles en Europe », proclamait le roi Hassan II. Un document conjoint fut adopté, véritable feuille de route pour le Maroc, soucieux d’arrimer son économie et son dispositif législatif aux acquis de l’UE. Je faisais alors partie de l’équipe d’experts mobilisée dans cet immense chantier qui en imposait. Pour cette mission « royale », nous avions été installés dans un lieu chargé d’histoire : les bureaux du Général Lyautey, aujourd’hui classés patrimoine mondial par l’UNESCO. Mission prestigieuse – et noble à vrai dire : rapprocher les lois, c’est rapprocher les hommes.

Au pays des cèdres où, selon les dires de Montaigne, « les lois se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois », celles-ci sont archaïques, éparpillées, faisant l’objet d’amendements partiels et fractionnés. Nos députés – élus malgré nous – auraient dû depuis longtemps se pencher sur la réforme des lois. Ils ont préféré… boycotter les réunions législatives. Le Parlement censé élire un président de la République ne fait pas son travail depuis plus d’un an… Le Maroc fait converger ses lois vers l’Union européenne ; le Liban, lui, paralyse sa Chambre.  

Qu’attendent alors de nous ceux qui continuent à solliciter notre expérience de « démocrates » ? Aujourd’hui la Tunisie construit et pense sa démocratie. Après la révolution, les acteurs institutionnels, conduits jusque-là comme des enfants en bas âge par la junte au pouvoir, ont pris soudainement conscience de leur maturité – et souhaitent s’en montrer dignes. On perçoit le sérieux de la révolution tunisienne à la rigueur de l’après révolution. La jeune démocratie est passée des slogans à la rigueur, et des manifestations au management. La nouvelle Constitution a consacré la démocratie locale participative, et le pays tout entier suit et s’engage dans ce processus. Ce n’est pas de l’utopie : le citoyen est désormais consulté dans l’administration de sa ville. Et comme le dit le proverbe danois, « si l’autorité n’a pas d’oreille pour écouter, elle n’a pas de tête pour gouverner ».

Les Tunisiens, donc, souhaitaient « profiter de ma riche expérience » des ateliers d’urbanisme participatifs. Il est fort flatteur de voir les pays arabes considérer que nous, Libanais, sommes un modèle de modernité, surtout en matière de démocratie participative. Sauf que… il est bien dommage que nous ne le soyons pas. « Docteur Barakat, pouvez-vous nous parler des ateliers d’urbanisme participatifs organisés chez vous ? » Jamais étudiant au bac n’a autant paniqué dans une épreuve orale. J’avais envie de prendre la fuite. « Je ne suis pas experte en la matière », me suis-je contentée de répondre. « Mais vous y avez participé, sûrement, la municipalité a dû vous y convier plus d’une fois… » Plus je rougissais de honte, plus ils insistaient : « Racontez-nous comment cela se déroule… ». « Nul ne m’a jamais conviée à un atelier d’urbanisme participatif », ai-je finalement martelé. On me demanda alors où j’habitais. « A Hamra », ai-je répondu timidement. On chercha à savoir s’il s’agissait là d’une petite rue dans quelque village lointain… « C’est la rue principale de la capitale », ai-je dû avouer.

Oui, le Liban se fige et la Tunisie évolue. Pour faciliter le libre accès à l’information publique, l’Etat tunisien a adopté une législation régissant le droit d’ac­cès aux documents administratifs (par un décret-loi promulgué le 26 mai 2011). Un projet de loi similaire avait été présenté au gouvernement libanais en 2002 par le bureau du ministre d’Etat pour la Réforme administrative. Il n’a jamais été adopté.

En Turquie j’ai fait l’expérience d’une autre forme d’indépendance dont nous aurions aussi bien des leçons à tirer. Tout ce qui concerne l’informatique (hardware et software) y est fabriqué localement. Microsoft et comparses sont bannis. Quoi ? Mais comment un ordinateur peut-il fonctionner sans le sacro-saint logiciel Word ? Comment le monde entier peut-il tourner sans Word ? C’est pourtant simple et les logiciels créés – qu’on nous a imposés durant notre mission à Istanbul – ne sont pas plus compliqués à utiliser. « L’ordinateur a l’intelligence de celui qui s’en sert. » Avec tout le respect dû à notre « libanité » infiniment vaniteuse, la comparaison entre Istanbul et Beyrouth n’est pas non plus en notre faveur. Le premier crée. Le second importe, et à prix d’or, des logiciels fabriqués ailleurs. Notre pays surendetté verse à Microsoft, année après année, des droits exorbitants. Sans doute des fonctionnaires gourmands y ont au passage trouvé leur compte. Pourtant cela n’est pas, loin s’en faut, notre seul péché en matière d’informatique. Nos ministères ont aussi bien du mal à recruter ceux qui sauront utiliser logiciels, ordinateurs et systèmes d’information achetés : c’est que l’acquisition de ces derniers relève d’une unité technique, qui a le feu vert pour sa mission, tandis que le recrutement, extrêmement compliqué dans un pays à base confessionnelle, relève d’autres autorités. Résultat : nous sommes acheteurs et non producteurs, ce qui est un premier vilain défaut ; nous nous montrons, en plus, incapables de consommer ce que nous achetons, ce qui aggrave lourdement notre cas. Que du matériel informatique croupisse, inutilisé, dans nos louables administrations publiques, et que le plus puissant des ministres finisse par se retrouver à la merci d’un quelconque webmaster, en dit long sur notre (in)capacité à gérer les technologies de l’information et de la communication. Ce n’est pas au pays des cèdres que la prochaine Silicon Valley risque de naître…

 

« Tout ce que l’homme est, il le doit à l’Etat : c’est là que réside son être. Toute sa valeur, toute sa réalité spirituelle, il ne les a que par l’Etat » (Friedrich Hegel). Cet Etat, c’est nous citoyens libanais qui sommes chargés de le construire. Notre renoncement à notre devoir de citoyens nous fait élire toujours la même classe politique et nous cantonne au rôle de témoins face à la déliquescence de l’Etat.

Renoncer à la conviction de notre supériorité, nous ? Cela semble trop demander à l’« Homo libanicus ». Mais qu’au moins cela ne nous empêche pas de voir que les autres, par ailleurs, savent aussi se construire un avenir. Puissions-nous alors abandonner cette posture si particulière où se mêlent suffisance et ignorance, et qui a retenti à mes oreilles à chaque nouvelle mission ! En partance pour la Jordanie, des collègues m’ont demandé d’un air hautain : « Pourquoi une fille surdiplômée comme vous irait travailler chez ces Bédouins ? ». Mobilisée pour une expertise de longue durée au Maroc et en Tunisie, mes compatriotes se sont exclamés avec la vanité du paon : « Comment ? Vivre au milieu des Berbères ?! ». Prenant la route d’Istanbul,  j’eus droit à l’indignation : « Chez ces têtes de Turc ? ».       

Or il en est de la prétention des Etats comme de celle des hommes. Drapé dans ses beaux paysages, ou ce qu’il en reste, arborant ses shopping centers huppés et insolemment luxueux, le Liban croit s’être hissé au faîte de la modernité. Il est loin d’en avoir seulement abordé les enjeux. A quoi ressemble-t-il encore sinon à une immense vitrine, illusionnant habitants et visiteurs, et tout autant illusionné lui-même dans son miroir, réduit à une vie de surface ? Du pays, dirait-on, il ne reste plus qu’une devanture ostentatoire. Notre peuple entier semble pris au piège : il a été hypnotisé par le reflet de ses propres vitrines.        

Leila Barakat est chef d’équipe d’experts dans un projet de développement mis en œuvre en Jordanie.