La couverture médiatique de la guerre insolente contre la bande de Gaza semble avoir pour unique utilité de nous rappeler que le problème fondamental dont pâtit le conflit israélo-palestinien, et ce depuis les commencements, est bien le fait que les Israéliens sont considérés en Occident comme un véritable peuple tandis que les Palestiniens sont regardés comme une masse anonyme. Que représentent les Palestiniens ? Une quantité négligeable que l’on traite avec mépris et hauteur ou, dans le meilleur des cas, avec pitié et compassion, mais jamais comme un peuple à part entière, avec lequel il est possible d’entrer en interaction et de construire une relation.

Parfaitement conscient de l’importance de maintenir cette équation inéquitable, Israël mise pour gagner toutes ses batailles, tant sur son armée que sur sa capacité à imposer son hégémonie en fabriquant des messages et des images à destination des médias.

De surcroît, étant donné que les Israéliens ont, dans la presse et dans les cercles politiques, des partenaires attentifs qui prêtent volontiers l’oreille à leur version des faits, il s’ensuit que cette dernière parvient bien souvent à masquer la réalité.

Il suffit pour s’en convaincre de lire la couverture de la guerre contre Gaza par les rédacteurs du Washington Post. En effet, ces derniers nous donnent quotidiennement à lire, outre une transmission arbitraire des événements, des récits émouvants d’Israéliens ayant perdu la vie ou vivant sous l’emprise de la terreur.

A titre d’exemple, le Washington Post écrit en manchette, au début de l’attaque terrestre israélienne : « Mort de deux Israéliens dans le conflit de Gaza » et, en titre secondaire, aux caractères plus petits : « Le nombre des victimes dépasse au total 330 personnes… et le Hamas intensifie ses attaques ». L’impact d’une telle présentation des choses est on ne peut plus clair : la perte des deux soldats israéliens occulte littéralement la mort de 330 Palestiniens.

D’autant que, alors que le quotidien confirme la « mort » des Israéliens, il se contente de qualifier les 330 victimes de « total » sans prendre la peine de mentionner qu’elles sont palestiniennes.

Plus déconcertante encore est l’association du chiffre de 330 à la phrase « le Hamas intensifie ses attaques », dans une intention délibérée de faire croire que le Hamas serait l’unique responsable de la situation. Et comme le texte commence par cette même phrase, il s’ensuit qu’un lecteur non averti se fiant à cette unique source d’information, ignorera que les Israéliens ont envahi la bande de Gaza et restera sur la conviction que c’est le Hamas qui est l’agresseur.

Puis, avec l’augmentation des pertes, le Washington Post renchérit sur sa propre stratégie, publiant en vis-à-vis deux nouvelles émouvantes d’une manière qui n’est pas sans aggraver les choses. C’est ainsi qu’il montre en page 9 une mère ayant perdu son fils – un soldat israélien – dans la guerre. Le récit intitulé « Tu as livré bataille pour nous » est accompagné de deux photos : la plus grande représente la mère éplorée entourée de ses proches, la seconde, en médaillon, montre les deux jeunes gens israéliens – les deux soldats tués – porteurs de la nationalité américaine ; le tout est agrémenté de déclarations personnelles et pathétiques.

Sur la page opposée, le journal publie une simple phrase censée récapituler le total des pertes subies au cours de la guerre. Il en résulte que les 406 morts palestiniens se trouvent nettement minimisés face au nombre de morts israéliens. A cet effet, le procédé utilisé par le journal américain consiste à présenter des chiffres abstraits et rien d’autre. Pas de noms, pas de photos, pas de témoignages, pas d’entretiens avec des mères palestiniennes endeuillées… seulement des chiffres, et rien que des chiffres.

Telle est la façon immuable d’exposer le conflit israélo-palestinien, en montrant les Israéliens comme un peuple réel qu’il est possible de visualiser et de connaître à travers des récits vivants et individuels, face à des masses palestiniennes anarchiques, anonymes et impersonnelles.

Dans le même temps, le Washington Post a sans aucun doute, à l’instar d’autres médias, échoué à informer son lectorat américain des conséquences de la destruction par Israël des infrastructures de Gaza.

J’ai lu nombre de nouvelles dans le Monitor ainsi que des rapports des équipes d’assistance humanitaire, dont ANERA ou l’UNRWA, mais personne n’a jamais révélé aux lecteurs américains qu’Israël a pilonné la plupart des centrales énergétiques de Gaza, réduisant l’approvisionnement de l’enclave en électricité à seulement trois heures par jour.

Comme les canalisations d’eau potable, par ailleurs déjà peu nombreuses à Gaza, nécessitaient d’être alimentées en électricité, il en résulta que plus de 600 000 Palestiniens se sont retrouvés privés d’eau tandis que le reste des habitants s’est vu livrer une eau polluée.

Ces informations n’ont pas bénéficié de l’attention qu’elles méritaient. Au lieu de quoi, on publiait des histoires d’Israéliens dans les abris, et on s’étendait sur l’indisposition causée par la suppression de quelques vols à l’aéroport Ben Gourion ou sur le spectacle d’Israéliens enfoncés dans leurs sièges, commentant les bombes qui pleuvaient sur la ville de Gaza avec l’enthousiasme du public devant un spectacle de feux d’artifice !

James Zogbi est le fondateur et le président de l’Institut arabo-américain à Washington. A l’issue des accords d’Oslo, il est chargé par l’Administration américaine de diriger Constructeurs pour la paix, une association privée qui vise à promouvoir les investissements américains en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.