« - Pythagore, Platon, Aristote et Plotin sont des saints, ma fille. C’est tout dire.

Je savais vaguement que le Druzisme tirait ses sources de la philosophie grecque mais je n’avais jamais réalisé que les liens étaient si étroits.

  • L’unité essentielle des choses et des êtres, c’est Pythagore ! Un unitarien comme nous. (…)
  • Nos âmes sont immortelles. Elles transmigrent, c’est tout. Platon l’a écrit. Gloire à son nom !
  • Gloire à son nom !

Cheikha Fahima, ma tante, sillonne la pièce, déposant devant nous des tonnes de fruits et s’excusant d’avoir si peu à offrir. (…)

  • D’ailleurs, notre religion est un prolongement des écoles hermétiques grecques, poursuit cheikha Safia, prolongement qui s’est empreint de soufisme musulman. »

 

 (Sous les vignes du pays druze, L’Harmattan,  pp. 17-18.)

 

Une cheikha druze, éminemment ascète, dotée d’une générosité sans borne, qui n’aimait rien des plaisirs de ce bas monde mais dont jaillissait pour autrui la source d’un bonheur perpétuel : tel est le portrait de Fahima. Parce qu’elle avait, à l’ère de l’individualisme, assez de force d’âme pour s’effacer complètement devant les autres, cette paysanne avait acquis une popularité disproportionnée au regard de son humble statut. Son domicile, un trois pièces rudimentaire tapi sur un lopin de terre à demi effondré, fut transformé par ses soins en un paradis pour enfants – un lieu de fêtes où l’on entendait, en toutes saisons, résonner les rires insouciants des gamins du village. Tolérance oblige, on y fêtait Noël puis le nouvel an, on y fêtait Ramadan et l’Aїd al-Adha, on y fêtait Pâques. Fahima distribuait chocolats, gâteaux, bonbons et kaaks el eid, les pâtisseries traditionnelles de la fête, fabrication maison bien entendu. A Noël, sous son grand sapin aux boules scintillantes, les enfants déchiraient d’un cœur léger les emballages des cadeaux qui avaient englouti toutes ses économies – et celles de son mari résigné. Pour animer ces fêtes, elle ne manquait jamais d’imagination. A Pâques elle teignait les œufs de couleurs naturelles, à la façon d’antan, les plongeant dans l’eau avec un tarbouche pour les en ressortir rouge vif devant nos yeux émerveillés. C’est qu’à rebours de ses contemporains qui se projetaient dans le futur, la paysanne ne voulait appartenir qu’au passé. A Aïd al-Adha, la fête du sacrifice, la vaillante s’évertuait à égorger le mouton armée de son propre couteau, entourée de bambins partagés entre fascination et révulsion. Ainsi à sa façon archivait-elle les plus belles pages de l’enfance heureuse.

Sur les murs de sa chambre étaient accrochées les photos souvenirs de toutes sortes de joyeuses cérémonies, anniversaires, mariages ou bals masqués, et chacun se délectait à retrouver son visage dans cette collection perpétuellement renouvelée et enrichie. Une seule photo manquait : celle de Fahima elle-même, dont l’adorable petit mensonge, « on ne prenait pas de photos à l’époque », nous laissait tous incrédules. Un beau jour l’un de nous trouva une photo d’elle issue d’un passeport, il alerta aussitôt la bande et nous la glissâmes malicieusement au milieu des autres. La cheikha, qui ne concevait sa vie qu’au prisme de l’abnégation, prit soin de l’enlever avec un sourire indulgent. « L’amour de soi est fatal », professait-elle. « Il n’enfante que la vanité. »

Fahima avait l’étoffe d’un personnage romanesque. J’en fis naturellement l’héroïne de mon premier roman, Sous les vignes du pays druze.

Cette fidèle parmi les fidèles possédait un livre auquel elle était hautement attachée, El Hikmé, le livre saint. Seuls les cheikhs ont le droit de le lire et ils n’en divulguent le contenu qu’à ceux qui s’initient à leur tour au druzisme. Pour rester secret, El Hikmé est copié manuellement. Quant aux exemplaires qui se trouvent dans les librairies, les cheikhs assurent qu’ils sont falsifiés – et que, publié, El Hikmé perd son sens. La copie imprimée utilise la seule couleur noire, tandis que la copie manuscrite en emploie cinq : vert, bleu, rouge, jaune et violet – les couleurs du drapeau druze dont seuls les initiés comprennent la symbolique. « Qu’ils impriment avec leur noir ! », renchérissait Fahima. « Que comprendraient-ils ? Comment sauraient-ils pourquoi tel mot est rouge et tel autre violet ?... Personne ne percera le mystère. Personne. » Les gosses candides que nous étions écarquillaient les yeux devant le livre sans trop oser s’en approcher, de peur de blasphémer. Et à qui reviendrait El Hikmé, si aucun des enfants et petits-enfants ne s’initiait ? La cheikha refusait de répondre, repoussant cette éventualité. Dix ans plus tard elle dut pourtant s’y résigner. « A ma mort, je laisserai le livre à celui ou celle qui ne sera jamais tenté de se délier de ses secrets. »

La pieuse, la vertueuse cheikha n’aimait rien des frivolités de son sexe. Elle méprisait les bijoux, ne se laissait jamais tenter par l’attrait des modes ou du luxe. Toute de noire vêtue, la tête enveloppée de son voile blanc, le mandile, elle n’accordait aucune importance aux vêtements. Elle affichait son dédain pour les ragots et ne concevait même pas la méchanceté. Elle boudait les relations charnelles – et jusqu’à leur mention. La plus haute élévation, c’était à ses yeux le zawaj nazar, ce mariage contracté par les plus spirituels des cheikhs druzes sans être une seule fois consommé. L’abstinence en la matière est vécue comme une invitation au dépassement. Un chemin de transcendance, dans une certaine mesure.

Fahima était très écoutée par les hommes de la famille, dont ses fils – ce qui leur a valu de… se désargenter. Quand son fils, saisi d’une fièvre de bâtisseur, a commencé à édifier immeubles et villas, la paysanne refusa d’y emménager. Il construisit un hôtel : elle ne lui fit jamais l’honneur d’y mettre les pieds. Elle le culpabilisa même à l’idée qu’il allait quitter sa « très modeste demeure » pour habiter une villa juchée sur quelque colline lointaine. « Nos ancêtres se sont parfaitement accommodés de cette maison, qu’avons-nous de plus qu’eux pour nous y plaindre ? Notre foyer béni a la baraka, il bourdonne de vie, pourquoi l’abandonnerions-nous ? Apprendre le contentement est un impératif moral. Nous sommes riches et tu ne le réalises pas. » Son austérité, sous-tendue par la conviction que la richesse véritable consistait à mener une existence rustique, gagna finalement son fils. Résultat : les villas restèrent absurdement vides, snobées par ces honnêtes gens qui se refusaient à profiter de leur nouvelle richesse. 

En 2006, lors de l’offensive israélienne, alors que les habitants fuyaient le Sud bombardé, faisant la fortune de tout propriétaire qui avait un appartement à louer, Fahima interdit à son fils de profiter du malheur d’autrui. « Ouvre tes maisons, tes villas, ton hôtel, mais bien entendu… ouvre-les gratuitement ! » Le fils s’y plia de bonne grâce. La famille, attachée au plus haut point à ses valeurs, faisait du mot « profit » un synonyme du déshonneur.

Las de cet immobilier inutile qu’on le culpabilisait de faire fructifier, mon cousin finit avec le temps par le troquer contre un pactole. Cela ne le mit pas pour autant à l’abri des reproches de mon héroïne. Pour se faire pardonner sa réussite, et acquiesçant aux conseils insolites de Fahima, il distribua toute sa fortune aux hôpitaux de la région qui n’arrivaient pas à s’équiper, ainsi qu’aux familles pauvres des environs. Mais Fahima trouvait également impudique la publicité de l’aumône, car à ses yeux celle-ci exigeait l’anonymat. « Qu’il garde tous ses biens, celui qui ne peut les céder discrètement », prêchait-elle. Mon cousin s’efforça donc tant bien que mal de voiler ses bienfaits pour agir à l’exemple d’une mère détachée des choses matérielles, et qui ne chérissait rien, hormis l’acte du don lui-même.

Les mérites de Fahima forçaient l’admiration… au point qu’on la surnomma « la sainte ». La légende s’empara d’elle, mais les épreuves ne l’épargnèrent guère : sa fille cadette décéda de « la maladie qu’on ne nomme pas » (le cancer). Nul n’osa d’abord le lui annoncer, et on la laissa vaquer à ses occupations altruistes : confectionner les figues séchées de la prochaine fête qui s’annonçait. Mais peut-on longtemps tromper la cheikha ? A croire que les esprits existent – puisque l’un d’eux sembla soudain l’avertir : elle lâcha brusquement ses figues et, si vraie dans sa douleur, vint dévisager chacun de nous. Face aux mots de circonstance, sanglés dans leur pudeur, elle demeura imperturbable. « Pourquoi redouter de me dire la vérité ? Nous sommes tous voués à disparaître. C’est juste une question de rendez-vous. » Sans manquer de sagesse, et encore moins de foi, elle s’arma d’un mélange étonnant de gravité et de discipline. L’organisation des funérailles requérait son attention redoublée. Elle « trôna » donc sur les obsèques de sa propre fille, qu’elle célébra selon les us et les coutumes d’autrefois, ce qui n’était pas chose aisée. Des milliers de personnes tenaient à présenter leurs condoléances à « la sainte ». Or les traditions demandent d’offrir un repas à chaque visiteur, en l’occurrence à toute une multitude qui déferlait du Chouf et des autres régions du Liban, mais aussi de Palestine et de Syrie. Chose inouïe, cette observatrice rigoureuse des rites interrompait régulièrement la cérémonie de deuil pour blâmer une nièce qui avait négligé de faire déjeuner une famille, ou sermonner un neveu qui avait omis de dépêcher un médecin auprès d’un hôte fatigué par le voyage. Elle n’oublia pas non plus de remettre en place les femmes qui s’épuisaient à psalmodier les chants des funérailles, lasses du défilé interminable des visiteurs. Elle aurait fait une oratrice éloquente contre la mondialisation, elle qui s’affligeait ouvertement qu’on pût se délester de la moindre des traditions qui font la particularité et la grandeur de chaque communauté. « Auriez-vous peur de pleurer, ma tante ? », lui ai-je demandé en public. « Doit-on vous rappeler que votre fille est morte ? »… « La nuit… »,  me répondit-elle avec une sérénité que rien ne parut écorner, « je pleurerai la nuit. Il faut organiser convenablement les obsèques. »     

Trop volontaire pour permettre au malheur de la dévorer, trop déterminée à ne pas se laisser déshumaniser par l’affliction, la bienveillante noya son chagrin dans la prière et… les satisfactions politiques qui jalonnèrent depuis son existence, comme lors du retour des chrétiens dans leurs villages, jadis chassés par les druzes pendant « la guerre de la montagne ». Le devoir national lui dictait l’espoir. Et l’espoir n’était pas un choix. Lui aussi était un devoir.

 

Epilogue         

Les décennies passèrent, je m’éloignai du Chouf. Le Liban cessa d’être mon domicile. Dans la grisaille d’un soir, il y a peu, retentit la sonnerie du téléphone. On me conviait à un enterrement. « Elle » était partie.

On accrocha enfin au milieu de la collection de photos, celle du passeport de Fahima... qui ne pouvait plus s’y opposer.

Le testament de mon héroïne se réduisit à de strictes consignes : celles d’organiser comme il se doit ses obsèques. Tout devait être exécuté à la lettre. Par ailleurs, elle avait distribué tout ce qu’elle possédait de son vivant – jusqu’au moindre bracelet en or acquis lors de son mariage. Enfants et petits-enfants n’héritèrent de rien. Sauf moi à vrai dire : la cheikha avait choisi de me léguer sa copie du livre saint, El Hikmé

Comme ses semblables de la communauté, Fahima croyait en la réincarnation. La mort l’effarait moins qu’une existence sombrant dans le marécage de la médiocrité. Chaque vie, assurait-elle, vécue dans la plus haute dignité, devait contenir, dans sa simplicité absolue, ses plus inestimables trésors. Le parcours humain ressemblait ainsi à la traversée attentive d’un musée. Le départ de cette belle âme consacra sa vision. Le jour de ses funérailles, alors que les neiges avaient envahi le Chouf, bloqué ses routes et cloîtré chez eux ses habitants, les montagnards ont eu raison des obstacles de la nature et se sont retrouvés massivement, encombrant la modeste maison, pour rendre hommage à « la sainte ».

Avec le départ de la cheikha, disparaît irréversiblement la fine fleur d’une génération de druzes qui ont réussi à créer le raffinement dans la pauvreté, à se draper de la noblesse d’une différence qui va de pair avec la tolérance… et, paradoxalement rigoureux et fantaisistes, ils sont parvenus à tisser, de la pureté de soie de leurs seules valeurs, tout un art d’exister.