Le racisme serait-il inopinément apparu dans la culture libanaise, dans un pays dont l’hospitalité légendaire fait la fierté des responsables et de leurs ouailles ? Ceux-ci se targuent d’ouvrir grand leurs portes à tout quémandeur de bonnes vacances ou de bonnes affaires ; ils s’empressent de mettre à la disposition de tout pays frère, à condition toutefois qu’il soit riche en pétrole et en gaz, des compétences exceptionnelles... à des fins lucratives bien entendu.

Le racisme serait à présent un pilier de la souveraineté et du libre arbitre... Un racisme qui ne concerne toutefois jamais ces « messieurs » qui affluent de l’étranger et sont l’objet d’une grande sollicitude voire de grands honneurs, et bénéficient de toutes sortes de facilités de la part des autorités et, en partie, de la société civile. En matière d’hospitalité, la place d’honneur revient en général à l’Américain, l’accueil chaleureux au Français ou au Britannique, et tout Européen, quel qu’il soit, est toujours le bienvenu. L’accueil réservé à l’Arabe demeure quant à lui largement tributaire de son compte bancaire et de sa position sociale. En effet, une hiérarchie s’établit : les magnats du pétrole arrivent en tête, directement suivis par ceux du gaz. Puis viennent les dilapideurs des richesses de leur pays, toujours reçus à bras ouverts, d’autant plus s’ils ont quitté le pouvoir et n’ont plus à répondre directement de leurs faits et gestes. C’est alors que ces ex-responsables font appel aux compétences libanaises d’exception, car la tradition libanaise n’a pas sa pareille pour passer sous silence les malversations et fraudes fiscales, dissimuler les preuves ou camoufler des traces de crime. N’oublions pas à ce propos que le pouvoir libanais et ses sbires n’ont pas hésité à octroyer la nationalité libanaise aux grosses fortunes, nantis et hommes d’affaires en question, avec des privilèges spéciaux dont ils bénéficient jusqu’à ce jour.

Nous savons que la tragédie syrienne est bien trop lourde pour être prise en charge par le seul Liban. Nous affirmons toutefois, en toute connaissance de cause, que le Liban est en mesure d’assumer certains aspects du drame syrien, notamment en ne rejetant pas ces femmes et ces hommes que la guerre ouverte, en Syrie et contre elle, a contraints à quitter maison et travail pour mettre leur famille à l’abri et qui se retrouvent en errance vers le refuge le plus proche, un pays où il leur est possible de trouver quelque vague connaissance.

Nous savons que les instances internationales et arabes, qui ne manquent pourtant pas de moyens, ont fait preuve de grande parcimonie à l’égard du Liban. Elles n’ont pas offert d’aide notable sous prétexte qu’il faut expressément sanctionner le régime syrien, conscientes pourtant qu’une telle attitude va à l’encontre des principes les plus élémentaires de la fraternité, et qu’elle sanctionne en réalité, tant les déplacés syriens eux-mêmes que le Liban et les Libanais, mais en aucun cas le régime en question.

L’objet de la plus grande réprobation reste cependant les nombreuses déclarations enflammées, d’un racisme provocateur dépourvu d’un minimum d’humanité et d’éthique, assénées par des responsables d’État libanais, parmi lesquels des ministres dont les partis isolationnistes ou nationalistes revendiquaient hier encore une union confédérée avec la Syrie.

Certes l’Etat libanais a le droit de tenter de mettre un frein à « l’invasion » des fugitifs syriens rescapés de l’enfer. Il pourrait le cas échéant être contraint de recourir à des mesures strictes pour canaliser le flux des migrants et gérer plus efficacement les points d’entrée, afin d’éviter le chaos et d’empêcher l’infiltration d’éléments soupçonnés d’appartenir à « Daech » ou au Front « Al-Nosra », qui ne manqueraient pas d’introduire le conflit syrien chez son voisin, si vulnérable pour les raisons que l’on connaît.

L’État libanais a réussi jusqu’ici dans une grande mesure à maîtriser la situation. Les instances concernées ont fourni des efforts excédant largement leurs capacités, ce dont elles doivent être remerciées compte tenu de la rupture consommée entre les deux Etats, rupture sans laquelle certains incidents sécuritaires auraient pu se résoudre. Car c’est bien l’État libanais qui boycotte l’État syrien en prétendant à la neutralité, à l’observance d’une stricte politique de distanciation. La réalité du terrain montre que cette politique est une utopie, et la déferlante migratoire se poursuit sans que rien puisse l’endiguer à ce jour.

Peut-on oublier les bienfaits des Syriens ?

Contrôlons donc les frontières et adoptons une position distanciée, si tel est notre choix. Mais n’infligeons pas aux Libanais l’accusation de racisme et de mépris, à travers ces discours sur les déplacés syriens ! Les Libanais n’ont-ils pas connu eux-mêmes l’amère épreuve du déplacement ? N’ont-ils pas été lors de leurs interminables guerres civiles, et avant même la guerre israélienne de 2006, accueillis en nombre et par vagues, toutes confessions et appartenances politiques confondues, par les Syriens leurs voisins, et traités par eux comme des frères en difficulté, sans que leur soit adressée la moindre parole raciste ?

Haro donc sur le racisme ! Il porte préjudice autant aux Libanais qu’aux Syriens ! Ces derniers sont et demeurent, même aux pires heures de l’épreuve sanglante qu’ils subissent, des frères avec qui nous avons un destin en partage.