M.S., peintre libanais :

« Plus d’une centaine d’artistes syriens sont arrivés au Liban. C’est une richesse mais en même temps, la concurrence existe. Un artiste syrien aujourd’hui est prêt à vendre ses toiles à la moitié de leur prix. Il veut survivre. Un artiste libanais est obligé de suivre, car son galeriste lui dira probablement que tous les artistes sont en train d’opérer le même choix. Il peut juste refuser ou accepter. L’offre s’est certes diversifiée, mais le pouvoir d’achat des amateurs d’art est resté le même. Une concurrence accrue s’en fait ressentir. Les artistes libanais doivent faire face. Le fait qu’aucune véritable politique ne soit mise en place pour protéger le marché de l’art local provoque ce genre de phénomène. L’artiste syrien ne paie pas de taxe sur ce qu’il touche par exemple. Mais seuls priment les enjeux financiers. »

I.H., peintre libanais :

« Ils ont le droit d’exprimer leur art… »

« Je connais beaucoup de peintres syriens, ce sont souvent des amis, ils ont le droit d’exprimer leur art, même s’ils sont provisoirement réfugiés chez nous. En aucun cas ces peintres ne représentent une menace. Leur style différent, quoique souvent plus élaboré que le nôtre, ne fait pas d’eux des concurrents. C’est vrai qu’ils vendent leurs œuvres à meilleur prix, mais c’est peut-être une bonne chose. Par ailleurs, je vends moi-même dans les pays arabes, y compris en Syrie avant la guerre, alors je ne considère pas qu’il y ait un problème si des peintres syriens souvent talentueux viennent enrichir le marché de l’art à Beyrouth, qui en a bien besoin. »

Le pari réussi de la résidence artistique d’Aley

Lors de son ouverture en mai 2012, la résidence d’Aley avait pour vocation d’offrir un refuge aux artistes syriens. Trois ans plus tard, l’ancienne bâtisse d’architecture ottomane s’impose progressivement comme un pôle international de la culture syrienne.

Le défi était audacieux mais Raghad Mardini peut se féliciter de l’avoir relevé avec succès. En mai 2012, après avoir passé un an à rénover un ancien garage à calèches dans les montagnes du sud-est de Beyrouth, cette ingénieure civile de formation décide d’ouvrir les portes de sa vaste bâtisse aux artistes syriens qui ont fui leur pays en guerre. « L’idée m’est venue spontanément à la vue de leur situation, explique-t-elle. La majorité d’entre eux arrivent à Beyrouth puis travaillent sur les chantiers ou dans les restaurants, loin de toute activité artistique. » Pour les encourager à renouer avec la création, Raghad Mardini, originaire de Damas, propose à ces artistes le matériel et l’espace nécessaires à leur travail, de l’argent de poche et un mois d’hébergement au sein de la résidence. « J’essaie également de promouvoir leurs productions en les postant sur Internet, sur les réseaux sociaux, et en organisant des expositions au Liban et à l’étranger. »

Résultat : les artistes d’Aley développent rapidement un nouveau réseau professionnel et se font repérer à l’extérieur des frontières du Proche-Orient. « Ils arrivent épuisés, mais avec le soutien psychologique, la solidarité et l’esprit communautaire de la résidence, ils reprennent rapidement confiance en eux et en leur travail », commente la gérante des lieux. Parmi les quarante-trois artistes qu’elle a accueillis depuis mai 2012, le peintre Rabee Kiwan, originaire de Suweida, située à une centaine de kilomètres au sud de Damas, a décroché un contrat avec la galerie d’art beyrouthine Mark Hachem. Lors de son séjour, l’artiste a été séduit et apaisé par le cadre et l’architecture des lieux. « J’ai été coupé du stress de Beyrouth, précise-t-il. Au milieu de la nature, sous de magnifiques arcades, il était plus facile de travailler. » Son expérience à Aley, en juillet 2012, trois mois après son arrivée au Liban, l’a conduit à exposer ses peintures à Amman en Jordanie, au Koweït, en Italie et à Washington, aux États-Unis. « C’est important, en tant qu’artiste, d’avoir un retour, de savoir ce que les gens pensent de votre travail », souligne-t-il.

A son image, de nombreux locataires de la résidence artistique se sont envolés vers de nouveaux horizons. La liste ne saurait être exhaustive mais le jeune Syrien Adel Daoud, originaire de Qameshli, s’est établi à Vienne, en Autriche, le peintre et plasticien Khaled al-Boushi a quant à lui posé ses valises à Berlin, et Sari Kiwan a quitté le sud de Damas pour partir étudier en Allemagne. Satisfaite d’avoir transformé Aley en un vivier d’artistes syriens, Raghad Mardini ambitionne aujourd’hui d’élargir les supports artistiques qu’elle promeut, de la vidéo au théâtre, en passant par la poésie et toutes les formes de l’écriture. Si, de son aveu, le chemin reste encore long, cette passionnée d’art syrien se réjouit d’ores et déjà d’avoir atteint son premier  objectif : aider les artistes victimes de la guerre. « Je crois profondément en la vertu de l’art. Il est nécessaire de protéger les artistes car un jour, c’est eux qui nous sauveront. »

 

Elle et lui…

Elle est Libanaise, il est Syrien. Ce n’est pas une histoire d’amour, mais celle d’une collaboration artistique, d’une amitié, d’un échange. Deux artistes plasticiens qui ont décidé de louer ensemble un atelier dans le quartier de Mar Mikhael.

Des projets, des idées, des expositions… Cela fait deux ans maintenant qu’elle et lui partagent leurs talents, mais aussi leur quotidien, qu’ils se soutiennent, se conseillent, et font avancer leur carrière pas à pas.